Agir localement pour relier les milieux naturels : focus sur des dynamiques concrètes à Hénin-Carvin

21/01/2026

Continuités écologiques : comprendre le diagnostic local

Le concept de « continuités écologiques » regroupe l’ensemble des corridors naturels qui permettent aux espèces animales et végétales de circuler, se reproduire, échanger leur patrimoine génétique et s’adapter face aux changements. Selon l’Observatoire de la Biodiversité du Nord–Pas-de-Calais (biodiversite-npdc.fr), plus de 70% des amphibiens du territoire dépendent de ces réseaux pour survivre. Or, dans le bassin minier, l’urbanisation et la densité d’infrastructures ont altéré ou détruit nombre de ces connexions.

En 2012, un état des lieux réalisé par la DREAL Hauts-de-France a montré que moins de 38% de la trame verte régionale était fonctionnelle, et à peine 21% pour la trame bleue (zones humides, cours d’eau en bon état). Ce contexte a incité de nombreux acteurs locaux à engager des actions ciblées, en collaboration avec les collectivités, naturalistes, associations et citoyens.

Rendre les rivières à la nature : la renaturation du CanaL

Le canal de la Souchez, entre Hénin-Beaumont et Carvin, incarne une initiative spectaculaire : rendre au cours d’eau des fonctionnalités écologiques perdues lors de son aménagement industriel au XIXe siècle. Dès 2016, l’Espace Naturel Régional du Bassin Minier (ENRBM), le Syndicat des Eaux et les associations locales comme Aqualys ont piloté ce chantier de renaturation.

  • Restitution de méandres et création de banquettes végétalisées
  • Neutralisation de portions bétonnées pour garantir la circulation des poissons migrateurs (lamproies, truites fario)
  • Création de zones humides latérales et mares temporaires propices aux amphibiens (Grenouille rousse, Triton ponctué)

À la clé, le retour du Martin-pêcheur dès 2019 et une hausse de 27% du nombre d’espèces recensées sur une séquence-test de 800 mètres en cinq ans (source : ENRBM, rapport 2021). Cette action illustre la portée d’un projet coordonné où la qualité de l’eau, la morphologie du cours d’eau et la perception sociale sont travaillées ensemble.

Paysages de lien : requalification des anciens terrils et friches

Les terrils, qui jalonnent le paysage d’Hénin-Carvin, sont trop souvent vus comme des vestiges miniers sans avenir. Pourtant, ils constituent aujourd’hui des poches de biodiversité, au point que deux secteurs, le terril de Pinchonvalles et celui du 11/19 à Loos-en-Gohelle, font partie du Réseau des Réserves Naturelles Régionales.

  • Une quinzaine de terrils du secteur ont été cartographiés dans le cadre du projet "Terrils Vivants", financé par le Parc Naturel Régional et la Région
  • Des continuités sont tissées entre les terrils via des haies, alignements végétalisés, corridors d’herbacées et friches interstitielles
  • L’apport de graines locales (flore des pelouses calcaires notamment) renforce la diversité et la connectivité pour l’entomofaune (papillons, coléoptères...)

D’après le PNR des Plaines de Flandre, on observe une véritable dynamique biologique : rareté du Panicaut vivipare, présence du Lézard des souches et retour occasionnel du Chevêche d’Athéna, espèce protégée qui retrouve sur ces sommets des conditions de chasse.

La trame verte en ville : haies continues, ateliers citoyens et cœur de quartier

À Hénin-Carvin, la densité urbaine ne freine pas les initiatives. La ville de Carvin, avec le dispositif “Nature en Ville”, est exemplaire :

  • Plantation de plus de 3 500 m linéaires de haies champêtres depuis 2018, dont une part significative entre quartiers et écoles
  • Création de corridors pollinisateurs en s’appuyant sur le maillage des jardins partagés et espaces verts publics
  • Formation d’ambassadeurs de la trame verte : ateliers pédagogiques, chantiers de plantation, suivis faunistiques participatifs (LPO, CPIE Chaîne des Terrils)

L’effet conjugué de ces actions transparaît dès le printemps, observe le comité technique communal : retour du Hérisson d’Europe en zone périurbaine, installation d’un crapaudrome temporaire sur trois voiries lors de la migration annuelle, hausse de la diversité florale urbaine (indice observé sur 7 squares, source : Services techniques Carvin, 2023).

Restaurer la continuité pour les amphibienS : un chantier d’utilité locale

Les populations d’amphibiens sont de précieux indicateurs de la santé écologique des milieux. Leur survie dépend souvent d’itinéraires de migration saisonnière, depuis les boisements où elles hivernent jusqu’aux mares de reproduction. Or, selon les inventaires du Groupe Ornithologique et Naturaliste du Nord-Pas-de-Calais, près de 80% des mares préexistantes ont disparu des plaines de l’Artois depuis 1950.

Pour pallier ce déclin, le syndicat mixte Espace Naturel de la Gohelle a initié dès 2014 un programme de restauration des mares et pose de dispositifs temporaires (crapauducs, barrières mobiles).

  • Plus d’une vingtaine de mares restaurées ou créées sur les communes d’Hénin-Beaumont, Montigny-en-Gohelle, Noyelles-Godault
  • Recensement de 12 espèces d’amphibiens en 2022 contre six seulement dix ans plus tôt sur ces mêmes territoires
  • Mobilisation citoyenne : plus de 250 scolaires et bénévoles impliqués dans les chantiers

La Loire du Nord, chenal souvent oublié, a aussi bénéficié de ces efforts, permettant la remontée des Tritons crêtés et des populations de Grenouilles agiles vers des points d’eau nouvellement connectés (source : Espace Naturel Gohelle, 2022).

Des inventaires participatifs pour tisser des liens humains avant tout

La protection des continuités écologiques n’est pas qu’affaire de plans ou de cartes : elle repose sur une connaissance fine du terrain et un suivi régulier. D’où l’importance croissante des inventaires naturalistes participatifs. Grâce à l’application « Faune-Pas-de-Calais », développée avec le soutien du Muséum National d’Histoire Naturelle (faune-pasdecalais.org), des centaines de données d’observation sont collectées chaque année sur le secteur.

  • Identification de nouveaux corridors via les observations d’écureuils, martres, chauves-souris migratrices
  • Signalement des obstacles à la circulation écologique (clôtures infranchissables, routes fragmentantes...)
  • Lancement en 2023 du projet “Balade-tracts” mêlant animations de terrain et suivi de la biodiversité accessible à tous

En 2022, plus de 750 observateurs, dont 30% d’habitants « non experts », ont contribué à cette dynamique (source : Faune-Pas-de-Calais).

Trame bleue et agriculture : arrêter la course au drainage

La trame bleue, constituée des cours d’eau, mares, noues, prairies humides, est la plus menacée du territoire. Les années 1960-2000 ont vu, partout en plaine de Flandre et d’Artois, une massification des drainages, rases et comblements de mares. Or, l’enjeu est de taille : 42% des oiseaux des milieux ouverts, et jusqu’à 85% des libellules, dépendent du maintien des milieux humides (Observatoire de la Biodiversité Hauts-de-France).

Depuis 2020, le programme agricole « Sillons Bleus » mobilise des exploitants volontaires autour de :

  • La restauration de 14 km de haies bocagères en bordure de fossés et zones tampons – abris essentiels pour la faune semi-aquatique
  • Le retour des prairies inondables sur des secteurs pilotes (Courcelles-les-Lens, Dourges)
  • La réouverture de 7 mares alimentées naturellement pour la biodiversité et l’abreuvement du bétail

La Chambre d’agriculture du Pas-de-Calais estime que sur ces sites pilotes, le taux d’érosion hydrique des sols a diminué de près de 18% en trois ans, tout en retrouvant la présence du Cuivré des marais, un papillon autrefois rarissime ici.

Entre réseaux institutionnels et mobilisation citoyenne : une dynamique à consolider

Le renforcement des continuités écologiques à Hénin-Carvin s’apparente à une course de fond. Malgré les avancées notables, les obstacles restent nombreux : pression foncière, changement climatique, manque de moyens alloués à la gestion des espaces naturels.

  • Implication croissante des collectivités dans la planification urbaine intégrant la trame verte
  • Partenariats écoles-associations, favorisant l’appropriation locale des enjeux de corridors écologiques
  • Rôle pivot des animateurs, écologues et habitants pour faire émerger de nouveaux projets

L’Atlas de la Biodiversité Locale, lancé courant 2023 à Hénin-Carvin, promet d’affiner la cartographie des continuités et de déceler de nouveaux points de friction à corriger – une perspective qui encourage la concertation, la pédagogie et l’action à toutes les échelles.

Pour tisser une nature continue, chacun a sa place

L’expérience du territoire montre que la restauration des continuités écologiques n’est ni un luxe ni une utopie ailleurs : c’est ici, au coin des rues comme dans les marais, que se joue la qualité de vie et l’avenir du vivant. La mobilisation d’une pluralité d’acteurs, le croisement des savoirs et la participation citoyenne offrent des leviers puissants pour reconnecter les milieux, restaurer des espèces « ordinaires » comme emblématiques, et inscrire la transition écologique dans les pratiques quotidiennes. Les chantiers de Hénin-Carvin illustrent, mieux qu’un grand discours, l’efficacité d’un engagement patient, ancré et partagé. La continuité écologique s’écrit alors au pluriel, à la rencontre de la nature et de celles et ceux qui la font vivre.

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