Les coulisses vivantes : comment les réseaux écologiques relient nos espèces locales

07/01/2026

Comprendre les réseaux écologiques : bien plus que des corridors verts

La nature n’est ni figée ni compartimentée. Elle fonctionne en réseaux, où chaque espace – bois, champ, haie, fossé, mare, friche – entretient une relation avec ses voisins. Sur le territoire de la CA Hénin-Carvin, c’est flagrant : zones urbaines denses côtoient des étangs, d’anciens carreaux de mine, de petits jardins familiaux, formant un patchwork d’habitats. Mais à quoi sert ce maillage et pourquoi le considère-t-on aujourd’hui comme vital pour la biodiversité ?

Le concept de réseaux écologiques (ou trames écologiques) désigne l’ensemble des zones naturelles reliées – ou pouvant l’être – par des « corridors » permettant à la faune et à la flore de circuler, migrer, se nourrir, se reproduire. La loi Grenelle (France, 2009) en a fait un outil fondamental contre la fragmentation des milieux, responsable du recul de nombreuses espèces.

Fragmentation écologique : des routes et des murs pour les espèces

Il y a 30 ans déjà, le Rassemblement des Naturalistes de l’Artois alertait sur l’effet ciseau : plus les milieux naturels diminuaient, plus ils étaient isolés, avec un impact direct sur la faune. Un exemple marquant ? Le hérisson d’Europe, présent dans nos quartiers, dont la population a chuté de près de 70 % en 20 ans au Royaume-Uni (source : Mammal Society, 2022), en partie à cause de l’isolement entre espaces verts urbains.

La fragmentation, c’est la création d’obstacles physiques ou fonctionnels entre les milieux :

  • Routes et voies ferrées – véritables pièges mortels pour amphibiens, hérissons, insectes…
  • Zones urbanisées continues, lotissements sans espace vert
  • Absence de haies ou de bandes enherbées entre parcelles agricoles
  • Clôtures « infranchissables » pour la petite faune (murs pleins, grillages sans passages…)

Toutes les études, du MNHN à l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), confirment : la fragmentation divise les populations, limite le brassage génétique, rend les espèces plus vulnérables aux maladies, à la disparition soudaine d’un habitat et même, à terme, à l’extinction. En France, on estime que 21 % des espèces animales menacées souffrent principalement de cette perte de connectivité (source : OFB, 2020).

Les réseaux écologiques en action : haies, fossés, bosquets et zones humides

Heureusement, notre territoire n’est pas « vidé » de liens naturels. Les réseaux écologiques se matérialisent parfois de façon discrète, à travers :

  • Haies et alignements d’arbres : véritables coulées vertes pour les oiseaux, petits mammifères, insectes pollinisateurs. En France, les paysages bocagers du Centre-Ouest ont montré qu’une haie continue peut servir de voie de dispersion à plus de 70 espèces différentes sur 1 km (source : INRAE, 2018).
  • Berges de fossés et bords de ruisseaux : corridors essentiels, même dans les secteurs agricoles. Dans la région, 85 % des amphibiens recensés dépendent des fossés pour leurs migrations (source : CPIE Chaîne des Terrils).
  • Friches, talus, zones rudérales : refuges pour la flore spontanée, escales pour les insectes.
  • Zones humides et plans d’eau : points de passage obligés pour batraciens, libellules, oiseaux d’eau.

À Hénin-Carvin, la coulée verte de la Souchez et certains anciens rails industriels, aujourd’hui désaffectés, jouent un rôle inestimable pour la circulation de la loutre, du brochet, du martin-pêcheur ou du papillon cuivré des marais (Lycaena dispar).

Corridors écologiques : des liaisons concrètes et variées

Selon le MNHN, il existe plusieurs types de corridors :

  • Corridors linéaires : haies, ripisylves, talus, alignements de vieux murs végétalisés. Ils serpentent entre champs et bâtiment, reliant deux massifs ou zones d’intérêt.
  • Corridors en réseau : mosaïque de petits habitats proches (jardins, mares, îlots boisés), créant une succession de « stepping stones » (pas japonais) pour des espèces moins mobiles.
  • Corridors aquatiques : pour toutes les espèces dépendantes de l’eau, de l’escargot des mares aux poissons migrateurs.

Des exemples récents montrent comment l’adaptation des infrastructures humaines permet de restituer la connectivité :

  • Des passages à faune sous certaines routes départementales depuis 2010 (initiatives du Département du Pas-de-Calais).
  • Chemins de halage restaurés sur les bords de la Deûle et de la Souchez, offrant un gradient d’habitats du sec à l’humide.
  • Retrait ou aménagement de clôtures autour des terrains de sport pour créer des « trous de hérisson » (UK Hedgehog Street, relayé en France par la Ligue pour la Protection des Oiseaux).

Des chiffres-clés sur la circulation des espèces dans le Nord-Pas-de-Calais

Quelques données régionales aident à mesurer l’importance de ces réseaux :

  • La trame verte et bleue (TVB) couvre 15 % du bassin minier du Nord, soit plus de 5000 hectares interconnectés (DREAL Hauts-de-France, 2021).
  • Dans la CAHC, plus de 160 km de haies recensés en 2018, mais moins de 30 % sont jugés « fonctionnels » car continus et peu fragmentés (Observatoire régional de la biodiversité).
  • Plus de 120 espèces animales protégées au niveau national ont été observées grâce à ces réseaux, dont 8 espèces de chauves-souris, la loutre d’Europe, et la cigogne noire en transit.

À l’échelle nationale, une étude menée par l’INRAE et le CNRS sur 20 000 relevés de biodiversité confirme : la présence de trames écologiques cohérentes multiplie par 2 à 3 le potentiel de maintien des espèces sur le long terme. Le Nord-Pas-de-Calais, marqué par d’anciens remaniements miniers et agricoles, est un laboratoire à ciel ouvert pour l’observation de cette dynamique.

Focus : la trame noire, un réseau décisif souvent oublié

Classiquement, on parle de trames verte (milieux terrestres), bleue (milieux aquatiques). Mais une troisième, la trame noire, est désormais reconnue depuis 2017. Elle désigne les continuités écologiques nocturnes, permettant la circulation des chauves-souris, papillons de nuit, amphibiens ou encore de blaireaux, tous sensibles à la pollution lumineuse.

Quelques initiatives locales :

  • L'extinction de l’éclairage public entre minuit et 5h à Dourges, réduisant la mortalité des insectes nocturnes de 30 % (Mairie de Dourges, 2023).
  • Conception de corridors « trame noire » par des bureaux d’études environnementaux lors des aménagements urbains (bords de la Scarpe).

La dynamique paysanne et citoyenne au cœur des réseaux écologiques

La vitalité des réseaux écologiques repose largement sur les pratiques humaines. Les agriculteurs, principales gestionnaires du territoire, jouent un rôle majeur. La Haute-Deûle, par exemple, voit aujourd’hui renaître des haies, plantées via des aides de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, permettant à la belette, à la mésange à longue queue ou à l’azuré commun de traverser en toute saison.

Quelques pratiques encourageantes :

  • Non-fauchage tardif des bords de route pour protéger la reproduction des papillons et des sauterelles.
  • Gestion différenciée des espaces verts municipaux, ménageant zones hautes et basses favorables à la petite faune (Projet Ville Biodiv’ de la CAHC).
  • Participation citoyenne à la création de « micro-corridors » dans les jardins privés : gîtes à hérissons, mares, bandes fleuries pour pollinisateurs…

On compte plus de 450 jardins engagés pour la biodiversité de proximité dans le secteur Hénin-Carvin (recensement LPO 2023).

Impacts concrets : quand les réseaux écologiques sauvent des espèces

Les effets bénéfiques ne sont plus théoriques. Quelques retours d’expérience :

  • Le retour du triton crêté, espèce menacée, sur d’anciens terrils végétalisés, grâce à la restauration de mares et de connexions humides (conservatoire d’espaces naturels).
  • L’augmentation du nombre de lucanes cerfs-volants (Lucanus cervus) dans les quartiers où les souches d’arbres ne sont plus systématiquement arrachées.
  • La dispersion accrue de la chauve-souris pipistrelle le long des trames boisées connectant le parc des Îles à Drocourt au terril du Pinchonvalles. Suivi par MicroMammalia, 2022.

Plus largement, le Muséum national d’histoire naturelle recense, à l’échelle des Hauts-de-France, une stabilisation, voire un début de retour de 12 espèces d’odonates (libellules) là où des corridors rivulaires ont été restaurés depuis cinq ans.

Chantiers à poursuivre et pistes d’amélioration

Malgré les progrès, des défis subsistent :

  • Moins de 20 % des nouvelles zones d’activités intègrent encore systématiquement de véritables corridors pour la faune (DREAL Hauts-de-France).
  • Plus de 40 % des mares créées pour l’accueil des amphibiens s’ensablent ou s’assèchent faute d’un entretien adapté (CEN Hauts-de-France, 2021).
  • Les espèces les plus exigeantes (loutre, couleuvre à collier, cistude d’Europe) ne recolonisent que si la qualité de l’eau et la continuité sont vraiment assurées.

L’enjeu pour demain ? Aller vers des aménagements co-construits avec tous les acteurs : agriculteurs, habitants, élus, entreprises. Penser la biodiversité dès la rénovation d’une rue ou la création d’un parking, intégrer les trames dans les documents d’urbanisme, former les services à repérer les « passages à faune »… et surtout, valoriser le moindre corridor existant.

Pour aller plus loin : petits gestes, grandes trames

Si la responsabilité des collectivités est immense, chacun a un rôle à jouer :

  • Ouvrir des passages sous ou à travers les clôtures dans les jardins pour petits mammifères.
  • Favoriser la plantation de haies, d’arbustes ou de fleurs sauvages locales.
  • Entretenir une mare, laisser un tas de bois mort.
  • Prendre part aux démarches de sciences participatives : recenser chauves-souris, papillons, amphibiens pour affiner la cartographie des réseaux locaux (Faune-France, Vigie-Nature).

Du petit fossé à la grande coulée verte, chaque maillon compte : il suffit parfois d’une haie restaurée ou d’une mare conservée pour relancer un axe vital… et réconcilier nos vies humaines avec celles d’espèces qu’on croyait disparues.

Sources : MNHN, INRAE, CEN Hauts-de-France, DREAL Hauts-de-France, LPO, CPIE Chaîne des Terrils, Observatoire Régional de la Biodiversité, Ligue pour la Protection des Oiseaux, Muséum national d’histoire naturelle, Département Pas-de-Calais, Agence de l’eau Artois-Picardie, Office Français de la Biodiversité.

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