Écologie des zones humides d’Hénin-Carvin : à la découverte de paysages discrets mais essentiels

06/02/2026

Pourquoi se pencher sur les zones humides d’Hénin-Carvin ?

Ce n’est ni la Camargue, ni la Brenne, et s’il fallait les chercher du regard, peu d’habitants d’Hénin-Carvin sauraient nommer au moins un marais ou une roselière emblématique du territoire. Pourtant, à l’ombre des terrils et des voies rapides, ces milieux humides tissent un réseau discret, complexe, et vital. Ces écosystèmes, hérités à la fois des grands travaux miniers et des dynamiques naturelles du bassin de la Deûle, rendent des services écologiques irremplaçables et abritent des espèces parfois extraordinaires. Dresser leur portrait, c’est jeter la lumière sur une nature locale qui échappe souvent à l’œil, mais qui joue un rôle majeur pour notre territoire et notre quotidien.

Cartographie et typologie des zones humides locales

La Communauté d'Agglomération Hénin-Carvin s’étend sur une vingtaine de communes où l’eau n’est jamais bien loin, même quand les rivières semblent modestes et les mares cachées. Selon l’Inventaire national des zones humides mené par le Ministère de l’Écologie (INPN, 2018) et les diagnostics réalisés dans le cadre du Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE Deûle et Lys), voici les principales typologies présentes sur le territoire :

  • Berges et bras morts du canal de la Deûle : ancien canal de navigation, zones de friches humides, prairies inondables entre Leforest, Courrières, et Dourges.
  • Roselières, saulaies humides et marais lacustres : principalement dans le secteur de la réserve naturelle du terril d'Hénin-Beaumont et sur plusieurs plans d'eau liés aux affaissements miniers.
  • Mares communales, fossés enherbés, réseaux de noues : éléments paysagers plus diffus, présents dans de nombreux quartiers, parfois issus des anciens jardins ouvriers ou de l’activité agricole passée.

Au total, sur les 11 400 hectares du territoire, on estime que près de 250 hectares sont identifiés comme zones humides pérennes (SAGE Deûle-Lys), soit environ 2% de la surface – un chiffre modeste rapporté à d’autres régions mais à haute valeur écologique dans notre contexte très urbanisé.

Des réservoirs de biodiversité insoupçonnés

La valeur écologique des zones humides ne se mesure pas qu’à leur superficie. Ce sont des lieux-magazines pour la petite faune, les oiseaux d’eau, les amphibiens, mais aussi pour la flore rare et spécifique.

  • Oiseaux nicheurs et migrateurs : Le recensement 2019 de la LPO sur la cuvette du canal de la Deûle a pointé plus de 45 espèces d’oiseaux d'eau, dont le grèbe castagneux, le canard chipeau, et même le rare butor étoilé en halte migratoire.
  • Amphibiens protégés : Les mares du secteur de Carvin servent de refuge à une population viable de tritons crêtés (espèce patrimoniale figurant à l’annexe II de la Directive Habitats) et à la grenouille agile, en fort déclin au nord de la France (Source : Observatoire local de la biodiversité, 2022).
  • Flore remarquable : Les roselières du Terril Sud d’Hénin-Beaumont accueillent des massettes, des scirpes, et parfois l’orchidée à larges feuilles (Dactylorhiza majalis) – témoin inattendu de la richesse des sols hydromorphes artificialisés.

Dans ce chapelet d’habitats interconnectés, les naturalistes rappellent que l’abondance d’espèces s’accompagne parfois d’une fragilité extrême : ainsi, d’une année à l’autre, la variabilité hydrique peut entraîner le déplacement des populations ou leur disparition temporaire.

Le rôle écologique fondamental de ces milieux

1. Épuration naturelle de l’eau

Les zones humides fonctionnent comme de véritables stations d'épuration vivantes. Les plantes filtrent et captent les polluants, retiennent les excès d’azote ou de phosphore (issus des eaux agricoles et urbaines), tout en absorbant les particules fines. D’après l’AEV Lille Métropole, on estime qu’une roselière de 1 hectare peut traiter 7 à 15 tonnes de matières en suspension par an, contribuant ainsi à améliorer la qualité de l’eau de la Deûle et de ses affluents.

2. Régulation des crues et gestion de l’eau

En 2023, lors des fortes pluies de mai, la zone d’expansion des crues du canal de la Deûle a joué un rôle tampon précieux : sans la capacité d’absorption de 5 à 7 hectares de prairies humides, plusieurs quartiers de Dourges ou d’Hénin auraient connu bien plus de dégâts. Ces espaces sont des « éponges naturelles » : ils stockent l’eau lors des épisodes pluvieux, la relâchent progressivement, réduisant mécaniquement les risques d’inondations.

3. Réservoirs de biodiversité et trames écologiques

Dans un territoire urbanisé à plus de 80%, les zones humides jouent un rôle vital dans la « trame verte et bleue » chère aux écologues et aménageurs : elles relient les grandes entités naturelles (forêt de Phalempin, bois de Florimond, etc.) et servent de relais pour la dispersion de nombreuses espèces. Leur fragmentation affaiblit cependant cette fonctionnalité. Une étude du Département du Pas-de-Calais (2020) rappelle que le morcellement des petites mares communales est l’une des premières causes de disparition des amphibiens au niveau régional.

4. Rôle dans la lutte contre le changement climatique

Certaines des grandes zones humides d’Hénin-Carvin sont également des puits de carbone, notamment là où la tourbe subsiste (vieilles fosses, dépressions humides). Cette capacité de séquestration est certes modeste ici par rapport aux marais tourbeux du nord du département, mais reste précieuse face à l’artificialisation du sol.

Focus sur les sites majeurs d’Hénin-Carvin

  • Les prairies inondables du canal de la Deûle : Entre Dourges et Courrières, ce ruban de terres basses, entre l'autoroute et les anciens dépôts, accumule jusqu’à 20 hectares de milieux humides saisonniers ou permanents. Les relevés 2022 d’Espaces naturels régionaux y ont identifié 15 espèces de libellules et plus de 200 individus de grenouille rieuse – un record local.
  • Mares et fossés de Carvin : Principalement entretenues par les associations de pêche ou d’éducation à l’environnement, ces mares jouent un rôle-clé dans la reproduction du triton crêté et la survie de la salamandre tachetée, espèce protégée sur tout le territoire national.
  • Le terril Sud d’Hénin-Beaumont : Véritable laboratoire de naturalisation, ses dépressions humides héritées de l’activité minière, colonisées par la roselière et occasionnellement inondées, sont devenues un abri pour de nombreux oiseaux d’eau, et un lieu de promenade apprécié qui montre la possible cohabitation entre réappropriation humaine et conservation écologique.

Enjeux, menaces et pistes pour demain

Des menaces persistantes et souvent silencieuses

  • Artificialisation et imperméabilisation : L’urbanisation, encore active à Hénin-Carvin (croissance de 0,8% du bâti/an - Insee 2022), fragmente et réduit année après année les surfaces humides. Beaucoup sont comblées, d’autres sont dégradées par un mauvais entretien ou la création de parkings et routes.
  • Pollution diffuse : Engrais, hydrocarbures, résidus industriels – bien que la qualité de l’eau du bassin Deûle-Scarpe tende à s’améliorer (Agence de l’eau Artois-Picardie, bilan 2022), les zones humides restent fragilisées par des apports non contrôlés de produits chimiques.
  • Espèces invasives : La progression de la jussie (Ludwigia peploides), une plante aquatique venue d’Amérique du Sud, menace l’équilibre des mares et cours d’eau locaux en asphyxiant la flore autochtone.

Protection et restauration : des solutions locales… et participatives

La conservation de ces milieux dépend d’actions concrètes localisées. Voici les leviers actuellement en jeu ou à amplifier :

  1. Coordination entre acteurs publics (communes, CAHC), associations naturalistes et agriculteurs pour recenser, classer et entretenir les points humides – près de 15 km de fossés restaurés entre 2019 et 2023 à Dourges et Hénin-Beaumont grâce à des conventions de gestion partagée (SAGE).
  2. Création de nouveaux refuges amphibies : 12 nouvelles mares pédagogiques, dont celle de l’école Pasteur à Carvin, ont vu le jour entre 2021 et 2023 pour sensibiliser les jeunes à la faune et la flore aquatiques.
  3. Implication citoyenne : l’Observatoire participatif des zones humides lancé en 2022 permet à tout habitant d’effectuer des signalements (présence d’amphibiens, d’espèces rares, dangers constatés) via une application mobile (Source : CAHC, DREAL Hauts-de-France).

Une richesse à (re)découvrir et à protéger

Ceux qui prennent le temps de longer un fossé en friche, d’observer une libellule posée sur un scirpe, ou d’écouter la rumeur nocturne d’une roselière le long du canal, savent combien ces zones humides sont une chance silencieuse dans un paysage minier réinventé. Leur sauvegarde n’est pas une option : c’est la condition de l'équilibre de tout un territoire face aux défis de l’eau, du climat, et de la biodiversité. Dans ce jeu d’équilibriste entre urbanisme et nature, chaque mare, chaque fossé, chaque friche humide compte, pour aujourd’hui comme pour demain.

Sources consultées :

  • Inventaire national des zones humides, INPN, 2018
  • Agence de l’eau Artois-Picardie, bilan qualité des eaux 2022
  • Fédération Nord Nature Environnement
  • LPO Pas-de-Calais, suivi ornithologique 2019-2022
  • SAGE Deûle & Lys
  • DREAL Hauts-de-France, Observatoire de la biodiversité

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