Voyage au fil de l’eau : de la Deûle au canal de Lens, mémoire vivante du territoire

25/04/2026

L’eau, colonne vertébrale du territoire

Entre l’immensité des plaines humides et la silhouette des terrils, le Nord–Pas-de-Calais n’a jamais vécu loin de ses eaux. L’histoire du canal de Lens et de la Deûle incarne à elle seule tout un visage du bassin minier : celui d’un dialogue constant entre l’industrie, la nature et les hommes. Mais connaître l’histoire de ces canaux, ce n’est pas seulement dresser des dates dans un calendrier – c’est (re)découvrir comment l’eau, façonnée par la main humaine, a modelé partout notre façon d’habiter le pays, de travailler, voire de rêver.

Des rivières lentes à la première Deûle : les débuts d’un fleuve domestiqué

Avant les grands travaux hydrauliques, le territoire que l’on traverse entre Hénin-Carvin, Lens et Lille est fait de landes, de tourbières, d’étangs, et d’un réseau complexe de petits cours d’eau : la Souchez, la Scarpe, et la Deûle.

  • La Deûle naturelle : À l’origine, la Deûle n’est qu’une rivière paresseuse, sinueuse, souvent inondée. C’est ce qu’attestent encore les anciens bras morts, les mares et certaines zones humides cartographiées au Géoportail de l’IGN.
  • Un territoire difficile à parcourir : Jusqu’au XVIIe siècle, circuler dans ce « marécage » est risqué, d’autant que les crues sont fréquentes. La navigation commerciale est réduite aux barques et au cabotage local.

Des canaux pour l’industrie : la Deûle canalisée, une révolution régionale

Le basculement s’amorce au début du XVIIe siècle, poussé par les ducs d’Artois puis, surtout, sous l’impulsion des intendants royaux. Entre 1615 et 1619, les premiers travaux pour créer la « Deûle canalisée » sont lancés sous l’autorité de Jean-Baptiste Colbert : il s’agit d’un des plus anciens grands canaux français.

  • Objectifs : Dégager une voie navigable stable et praticable en toutes saisons, reliant les places fortes de Lille et Douai alors cruciales sur le plan militaire et économique (Proscitec – Histoire de la Deûle).
  • Le génie des ingénieurs : La technique des écluses à sas, alors récente, permet de franchir des paliers d’eau et d’irriguer de nouvelles terres agricoles.
  • Un apport vital à la houille : Cette Deûle repensée propulsera deux siècles plus tard le développement du bassin minier, permettant d’acheminer des milliers de tonnes de charbon.En 1871, par exemple, 1,4 million de tonnes de houille passent déjà par la Deûle vers Lille et Dunkerque (deulecanal.fr).

À partir de 1686, le gabarit des bateaux autorisés sur le canal de la Deûle évolue fortement : les « péniches flamandes » de 28 à 38 m transportent jusqu’à 250 tonnes, une petite révolution pour le nord de la France du XVIIIe siècle (Archives départementales 59).

Le canal de Lens : le dernier-né de l’ère charbonnière

Plus discret mais singulièrement important localement, le canal de Lens est la dernière grande création hydraulique de la région minière.

Un canal construit pour le charbon

  • L’origine : Le canal de Lens naît des besoins croissants d’exportation de la Compagnie des Mines de Lens au tournant du XXe siècle.
  • Dates clés : Les travaux débutent en 1903, s’achèvent en 1914 sur un linéaire de 14,3 kilomètres, entre la fosse 11 de Lens et la jonction avec la Deûle à Courrières.
  • Un marqueur industriel fort : L’emprise du canal, sa forme rectiligne et ses vastes quais trahissent son origine quasi militaire – tout est pensé pour le rendement, dans le sillage des grandes houillères (INPN, fiche patrimoine régional).

Un canal technique, un paysage en mutation

  • Spécificités hydrauliques : Le canal de Lens est un canal dit « alimenté » : il reçoit l’eau de la Souchez, des anciens étangs, mais aussi par pompage lors des périodes sèches.
  • Passerelles et ouvrages d’art : S’échelonnent sur son cours plusieurs ponts tournants typiques, une écluse, et des anciens ports de déchargement aujourd’hui en friche ou recyclés en bases de loisirs.

À son apogée dans les années 1960, plus de trois millions de tonnes de charbon passent par le canal chaque année, essentiellement dans des « péniches de type Freycinet » (38,50 mètres de long pour un peu moins de 400 tonnes de marchandises chacune).

Entre patrimoine industriel et mémoire des hommes

Le canal, un chantier vivant

  • Un fleuve d’ouvriers : Tout au long de leur histoire, la Deûle comme le canal de Lens emploient des centaines de personnes : terrassiers, bateliers (dont beaucoup venus du sud des Pays-Bas), puis mécaniciens, agents de douane, pontonniers…
  • Villages et villes liés au canal : La fondation d’Hénin-Liétard (Hénin-Beaumont) ou celle de Courrières sont indissociables de la navigation : ouvriers et familles s’installent autour des ports et bassins, donnant même naissance à des toponymes comme « la cité du Pont ». Des archives du XIXe siècle évoquent ainsi plus de 400 maisons d’ouvriers bâties au bord du canal à Hénin-Carvin (voir aussi Histoire Hénin-Beaumont).
  • Des conflits, des solidarités : La fête de la batellerie, encore célébrée localement, rappelle ces temps où la vie du canal était rythmée par les procès de créneaux, les mariages « sur l’eau », et parfois les mobilisations syndicales pour l’amélioration des conditions de travail (Fédération Nationale de la Batellerie).

Le canal, la nature et la résilience des milieux aquatiques

L’histoire du canal de Lens et de la Deûle n’est pas qu’une aventure humaine ou industrielle. Avec l’effondrement progressif du charbon (années 1970–1980), ces cours d’eau sont devenus un enjeu écologique et une terre de reconquête pour la biodiversité.

Des pollutions majeures aux premières réhabilitations

  • Un « fleuve noir » : Durant le XXe siècle, le canal de Lens et la Deûle cumulent tous les maux de l’ère industrielle : rejets de cendres, d’effluents chimiques (notamment naphtaline, phénols issus des cokeries), matières en suspension… En 1975, un rapport de l’Agence de l’Eau Artois-Picardie estime que 96 % des poissons ont disparu du secteur « aval Deûle–Courrières ».
  • Renaissances diverses : Depuis la loi sur l’eau de 1992 puis avec les dispositifs Natura 2000 (notamment le site Scarpe–Escaut), les haldes et talus du canal servent d’écrins au retour des amphibiens, oiseaux inféodés aux milieux humides (râle d’eau, poule d’eau, grèbe huppée), orchidées pionnières. Des suivis menés en 2018 font état de 89 espèces d’oiseaux nicheurs recensés entre Lens et Hénin-Beaumont, un record depuis 70 ans.

Les nouveaux usages du canal : nature, loisirs et tourisme doux

  • Pêche, randonnée, vélo : Les berges du canal de Lens accueillent, depuis les années 2000, une voie verte fréquentée par plus de 200 000 promeneurs par an (source : Office de Tourisme Lens-Liévin, 2022), sans compter les clubs de kayak, pêcheurs à la ligne, et éducateurs nature.
  • Un corridor écologique à enjeux : Le corridor Deûle–Lens intègre désormais la trame verte et bleue régionale. Il favorise les échanges entre espèces, permet les crues régulatrices, limite la disparition de zones humides épargnées tant bien que mal par l’expansion urbaine (Trame verte et bleue, Ministère de l’Écologie).

Anecdotes, chiffres et patrimoine caché des canaux

Fait marquant Chiffre/source
Le "Train des péniches" (convois de bateaux transportant le charbon) En 1929, il n’est pas rare que plus de 80 péniches/jour franchissent l’écluse de Courrières (Archives SNCF/Batellerie Nord).
Le site du port de Lens 18 hectares à l'origine ; après déclin du trafic, partiellement réinvesti en base de loisirs et friche écologique (BMU UNESCO).
Espèces végétales rares (dont orchidées sur les berges artificielles) Au moins 12 espèces recensées par le Conservatoire botanique national de Bailleul en 2020.
Longueur totale du système Deûle/canaux annexes Près de 140 km de voies d’eau, de la source de la Deûle à sa confluence avec la Lys à Deûlémont (VNF, Voies Navigables de France).
Transformation des berges en "zones humides résilientes" Plus de 47 ha de zones restaurées depuis 2001 sur le linéaire Lens–Courrières–Hénin (rapport Agence de l’Eau, 2019).

Un canal entre héritages et nouveaux horizons

L’histoire du canal de Lens et de la Deûle traverse les époques, révélant combien nos paysages ne cessent de renaître de leur passé industriel. Ces couloirs d’eau racontent aussi une forme de résilience : de la mainmise de l’industrie à la revanche de la biodiversité, chaque rive porte aujourd’hui la trace d’un dialogue jamais vraiment achevé entre l’humain, la nature, et la nécessité de s’adapter. Pour les curieux, les amoureux de la nature ou du patrimoine, longer les berges, c’est mesurer chaque fois combien l’histoire – même cachée sous les herbes et les reflets du soir – façonne encore notre présent et peut inspirer un futur plus harmonieux. Et s’il fallait une raison de plus pour s’arrêter sur ces canaux parfois oubliés, rappelons que leur eau, jadis « noire de fumée », est redevenue aujourd’hui un miroir dans lequel la région réapprend à se reconnaître.

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