Redonner vie aux rivières et canaux d’Hénin-Carvin : patrimoine vivant et enjeu d’avenir

13/11/2025

Un réseau aquatique façonné par l’histoire et la main de l’homme

Certains parlent des rivières et canaux de la région d’Hénin-Carvin comme d’un “puzzle oublié”, fusion de petites et grandes veines d’eau qui serpentent entre les villes, les cités minières, les anciennes zones industrielles et les terres agricoles. Dans le bassin minier, l’eau n’a jamais été seulement décorative : elle a dessiné la topographie, limité ou favorisé les implantations humaines, permis des industries, modelé des vies et des paysages.

Du canal de la Deûle à la Soude, affluent de la Scarpe, en passant par la Sensée ou les biefs rectilignes des anciens fossés d’extraction, chaque cours d’eau porte la mémoire d’une adaptation : creusement, redressement, endiguement, mais aussi abandon progressif ou reconquête récente.

  • Le canal de la Deûle, aménagé dès le XVIIe siècle, reste une artère économique reliant Lille à Dunkerque, tout en traversant Hénin-Beaumont et Dourges (source : Voies Navigables de France).
  • Plus de 20 km de rivières et petits canaux serpentent sur le territoire de la CAHC (Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin), dont une partie couverte par les sites Natura 2000 Scarpe-Schelde.
  • Près de 60 % de ces cours d’eau présentent aujourd’hui des altérations physiques importantes (Source : Agence de l’Eau Artois-Picardie, Bilan 2022).

Quels services rendent les cours d’eau locaux ?

Si leur image reste parfois associée à la pollution, aux embâcles ou aux inondations, il est essentiel de rappeler l’ensemble des services fournis par ces eaux “ordinaires”, parfois déconsidérées :

  • Régulation des crues : Zones tampons naturelles, les rives fournissent un amortisseur aux précipitations et freinent la montée des eaux dans un territoire au relief plat et au niveau de nappe élevé.
  • Filtration et auto-épuration : Les berges végétalisées et les fonds des canaux abritent micro-organismes et plantes capables de dégrader polluants et excès d’azote, limitant l’eutrophisation.
  • Biodiversité : De nombreuses espèces protégées y trouvent refuge, notamment la cistude d’Europe (Emys orbicularis), des martin-pêcheurs, ou encore plusieurs papillons rares comme le Cuivré des marais. Le corridor constitué par ces linéaires est reconnu dans le Schéma Trame Verte et Bleue régional.
  • Patrimoine paysager et facteur de bien-être : La trame bleue structure des paysages de mémoire, offre des espaces de promenade, de pêche ou d’observation, essentiels pour la qualité de vie.

Pourtant, une enquête menée en 2022 par le Parc Naturel Régional Scarpe-Escaut révèle que seul 1 habitant sur 5 cite spontanément la présence d’un cours d’eau proche de chez lui comme “atout remarquable” du quotidien. Il existe donc un vrai enjeu de réappropriation culturelle et affective.

Pressions persistantes et fragilités du réseau aquatique

La liste des altérations infligées depuis deux siècles aux cours d’eau locaux est longue et documentée :

  • Pollutions ponctuelles ou diffuses
    • Rejets domestiques et industriels parfois encore non conformes : la station d’épuration de Courrières, modernisée en 2018, a permis de diminuer de 40 % les rejets directs dans la rivière du Scarpe aval sur le bassin descendant (source : SIAEV 2020), mais certains assainissements individuels restent problématiques.
    • Ruissellements agricoles honorés aux herbicides et nitrates : le secteur Hénin-Carvin fait toujours partie des zones en “excès structurel de nitrates” selon les données de l’Agence de l’Eau (carte 2021).
  • Artificialisation et canalisation
    • Entre 1950 et 1980, plus de 8 km de linéaires ont été busés ou rectifiés pour accompagner l’urbanisation (source : inventaire DREAL 2017).
    • Berges bétonnées, ripisylves fragmentées, digues interrompant la dynamique naturelle de la rivière.
  • Envasement et dégradation des habitats
    • L’extraction excessive de sable ou le manque d’entretien adapté favorisent la colonisation par des espèces invasives (comme la Jussie ou la Renouée du Japon), dégradant le lit et réduisant les échanges avec les nappes alluviales.
  • Déconnexion sociale et culturelle
    • La peur de l’eau comme danger, le manque d’accès à certaines berges, et l’absence de valorisation paysagère contribuent à l’oubli, voire à l’effacement de certaines portions du réseau hydrique.

Redonner leur place aux rivières : leviers concrets et initiatives locales

Des chantiers participatifs à la restauration écologique

La bonne nouvelle, c’est que de nombreux exemples montrent que restaurer la santé d’un cours d’eau est possible, parfois sans lourdes interventions. Quelques outils et démarches menés sur le territoire ou à proximité :

  • Renaturation douce de linéaires : Sur la Soude à Noyelles-Godault, un projet mené en 2020 par l’association Edaqua, accompagné par la Fédération de Pêche du Pas-de-Calais, a permis d’effacer 60 mètres de berges en béton pour restaurer une zone humide adjacente. Des fascines et bouquets de saules ont favorisé le retour d’insectes et d’oiseaux en moins de deux ans.
  • Chantiers citoyens de nettoyage : Les « Ramassages de la Scarpe » organisés par le collectif Hénin-Carvin Nature Mobilisée (HCNM) réunissent jusqu’à 80 bénévoles à chaque édition (printemps et automne), avec au total plus de 3,5 tonnes de déchets retirés en 2023 du secteur entre Hénin-Beaumont et Dourges.
  • Suivi scientifique et sensibilisation : Plusieurs écoles du secteur participent avec le CPIE Chaîne des Terrils à l’opération Journée de la Rivière : collectes de macro-invertébrés indicateurs, prélèvements de nitrates, observation du niveau d’envasement, découverte de la faune invisible.

Redonner accès et faire aimer les rivières

  • Sentiers de découverte et cheminements doux : Un tronçon du GR121, entre le Parc du Terril de Pinchonvalles et la Deûle, permet d’observer, au fil d’une balade de 7 km, plusieurs types de milieux humides et aquatiques, avec une signalétique pédagogique sur la flore typique (saules, joncs, reines-des-prés).
  • Mise en valeur artistique et culturelle : “Canal en Scène”, événement organisé par la Fête de la Trame Verte et Bleue en partenariat avec la CAHC, propose chaque année des installations de land-art sur les berges et des balades contées sur l’histoire ouvrière et aquatique du canal.

Inventer de nouveaux usages compatibles : l’exemple de la citadine “Fête du canal” à Dourges

À Dourges, la municipalité a expérimenté en 2023 une fête populaire valorisant à la fois le patrimoine fluvial (anciens bateaux, pêche traditionnelle, mémoire ouvrière, dégustations locales issues de zones humides) et le rôle actuel du canal comme ressource de détente et d’inspiration. Plusieurs témoignages ont mis en avant la transformation du regard : ce qui était objet d’oubli ou de rejet est redevenu lieu de fierté collective et d’appropriation.

  • Concours de pêche “no kill”,
  • Visites guidées axées sur la symbolique des rivières minières,
  • Ateliers sur la gestion différenciée des berges,
  • Récital de poètes locaux inspirés par l’eau et les oiseaux du canal.

Que peut-on faire individuellement et collectivement ?

Une “trame bleue” en bonne santé ne se décrète pas : elle s’entretient, dans les politiques publiques mais aussi dans les gestes du quotidien des habitants.

  • Limiter les pollutions à la source :
    • Adopter une gestion raisonnée des produits ménagers,
    • Ne pas jeter solvants, peintures ou huiles dans les réseaux d’eaux usées,
    • Favoriser le compostage ou les solutions zéro-déchets pour éviter le lessivage lors des pluies.
  • Participer à la veille citoyenne :
    • Signaler les déversements suspects grâce à l’application “Sentinelles de l’Eau”,
    • Rejoindre et soutenir des associations de riverains ou de protection aquatique.
  • Valoriser les pratiques respectueuses de la rive :
    • Jardiner sans pesticides à proximité des fossés,
    • Encourager la plantation d’essences locales sur les zones de transition entre terrains privés et espaces publics,
    • Favoriser le non-tontage ou la gestion différenciée sur les berges.
  • Raconter et transmettre l’histoire aquatique locale :
    • Grâce à des ateliers, des promenades nature, des expositions photos, ou tout simplement en s’emparant des réseaux sociaux pour partager des découvertes ordinaires mais significatives.

Il existe par ailleurs des dispositifs de soutien (financements Agence de l’Eau, appui des conseils départementaux, appui technique des syndicats de bassin) qui permettent aux communes ou communautés d’habitants de lancer des études ou chantiers expérimentaux, voire d’accueillir des animateurs nature spécialisés.

Des rivières “patrimoine partagé” : perspectives pour le territoire

La valorisation et la protection des cours d’eau d’Hénin-Carvin imposent de sortir d’une logique de “pansement” ou de réparation isolée. L’une des clés réside dans la restauration du lien entre habitants et leur trame bleue locale, en complémentarité avec les approches techniques. Faire des rivières et canaux non plus des frontières ou des vestiges, mais des espaces communs, ouverts, sources de curiosité, d’apprentissage… et de plaisir.

Les expériences réussies, sur ce territoire ou ailleurs dans le bassin Artois-Picardie, montrent que c’est bien la combinaison entre actions concrètes, pédagogie, implication citoyenne, et reconnaissance de la dimension historique qui permettent d’assurer un avenir à la biodiversité et à la qualité de l’eau.

  • Récupérer des canaux “banalisés” ou oubliés pour en faire des laboratoires d’usages écologiques innovants ;
  • Renouer avec la mémoire ouvrière liée à l’eau, par le biais d’événements populaires comme à Dourges ;
  • Inviter chaque habitant, promeneur ou élu à participer, même modestement, à la vie de ce réseau vivant ;
  • Favoriser l’accès, le dialogue entre générations, la créativité citoyenne autour de ces espaces aquatiques.

Ainsi, les cours d’eau et canaux d’Hénin-Carvin peuvent à nouveau se vivre comme des biens communs : ni réserves gelées, ni supports de nuisances, mais des lieux dynamiques, essentiels à la santé du territoire. Redonner voix à la trame bleue, c’est aussi, pour le bassin minier, apprendre à regarder la nature comme un potentiel d’avenir.

Sources consultées : Agence de l’Eau Artois-Picardie, DREAL Hauts-de-France, Voies Navigables de France, Fédération Départementale de Pêche 62, CPIE Chaîne des Terrils, Parc Naturel Régional Scarpe-Escaut, SIAEV, CAHC.

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