Terrils entre mémoire et biodiversité : réussir l’équilibre à Hénin-Carvin

31/03/2026

Un héritage minier devenu refuge de biodiversité

Les terrils, ces montagnes de schistes surgies de l'activité minière, sont une signature visuelle du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Dans la communauté d'agglomération d'Hénin-Carvin, ils sont plus qu’un vestige industriel : ils structurent le paysage et la mémoire collective. Aujourd’hui, près de 340 terrils jalonnent la région selon l’INSEE, dont plusieurs à Hénin-Beaumont, Dourges, Noyelles-Godault ou Leforest (INSEE).

En à peine 60 ans, ces amas de déchets charbonniers se sont métamorphosés sous l’action du temps et parfois de la main de l’homme. Beaucoup offrent aujourd'hui des paysages inattendus : des forêts pionnières, des prairies fleuries, voire des mares foisonnantes. Le terril du 94, dit de Pinchonvalles, en est l’illustration locale : vaste de 120 hectares, il a obtenu le titre de “Site naturel d’intérêt écologique majeur” par le Parc naturel régional (PNR) de la région.

Cette reconquête de la vie sur les terrils est spectaculaire. Plus de 740 espèces végétales et floristiques recensées dans l’ensemble du bassin minier, selon le Conservatoire botanique national de Bailleul (CBNBL). Sur certains terrils, on trouve des orchidées (comme l’orchis pyramidal), de la bruyère cendrée, et même des espèces méditerranéennes (hélianthème des Apennins, gaillet des rochers), amenées par le microclimat chaud et sec du substrat schisteux.

Valorisation patrimoniale : quelles formes à Hénin-Carvin ?

La “valorisation patrimoniale” des terrils englobe plusieurs dimensions :

  • Visites guidées racontant l’histoire minière
  • Création de parcours sportifs (sentiers de randonnée, VTT, trail)
  • Organisation de manifestations culturelles (fête du printemps, expositions, spectacles en plein air)
  • Installations pédagogiques pour sensibiliser à la faune et la flore locale

A Courrières, par exemple, des panneaux évoquent l’évolution géologique et écologique du terril. Les terrils Sainte-Henriette et des Garennes proposent des balades avec des points de vue inédits sur la plaine de la Gohelle et le bassin lensois.

Mais cette valorisation peut devenir excessive, voire nuisible, si elle ne tient pas compte de l’équilibre écologique—c’est tout le défi du moment.

Sous pression : menaces actuelles sur la biodiversité des terrils

L’afflux de visiteurs, la multiplication des usages et certaines “remises en état” mal informées, tout cela peut bousculer l’équilibre fragile de ces sites. De nombreux inventaires écologiques (notamment ceux de la DREAL Hauts-de-France) évoquent des facteurs de pression tels que :

  • La création de pistes larges ou de parkings grignotant les milieux pionniers uniques
  • La plantation massive d’essences non locales (pins maritimes, peupliers) qui concurrencent la flore native
  • Le développement de pratiques sportives hors sentier (VTT, quad, descente) piétinant ou érodant des micro-habitats
  • La collecte ou le piétinement d’espèces rares, parfois à l’insu des promeneurs
  • La propagation d’espèces invasives, comme la renouée du Japon ou la balsamine de l’Himalaya

Au printemps 2021, une étude de l’Observatoire de la biodiversité sur les terrils de la Gohelle dénombrait 16 espèces rares d’insectes sur les seuls terrils de Loos-en-Gohelle, dont plusieurs menacées (Observatoire biodiversité terrils).

Des exemples concrets de cohabitation réussie

La question centrale est donc : comment raconter et partager ces lieux sans leur nuire ? Des expériences locales et internationales apportent des pistes concrètes.

  • La gestion différenciée à Pinchonvalles: Un zonage précis délimite les espaces les plus sensibles, laissés quasi vierges, et d’autres accessibles au public sous conditions (sentiers balisés, signalétique incitative). Les circuits sont pensés pour éviter les mares d’amphibiens au printemps, notamment pour la reproduction du triton crêté, une espèce protégée.
  • Opérations "zéro déchets": L’agglo Hénin-Carvin organise chaque début de printemps des collectes participatives, accompagnées d’ateliers de sensibilisation à la flore et faune locale.
  • Programme "Terrils vivants" avec le CPIE Chaîne des Terrils: Plusieurs sites bénéficient du suivi de naturalistes, qui adaptent l’accueil du public en fonction du cycle biologique des espèces (fermeture temporaire de certains sentiers lors du pic de nidification des oiseaux ou floraison d’espèces protégées).
  • Valenciennes et le terril Sabatier: Un belvédère a été conçu hors des zones de pelouses sèches où niche le lézard des murailles, permettant la vue sans effraction écologique.

Ailleurs en Europe, l’Allemagne, dans la Ruhr, illustre une démarche intégrée : le terril de Haniel offre à la fois des œuvres d’art en plein air, des itinéraires rigoureusement canalisés et des espaces interdits. Chaque intervention est cadrée par un plan de gestion Natura 2000.

Comprendre l’écologie particulière des terrils

Préserver la nature sur les terrils exige de connaître leur singularité écologique. Ces milieux sont des écosystèmes “à part” :

  • Sol pauvre, drainant et alcalin : favorise des espèces pionnières rares, parfois menacées en plaine, comme le crambe maritime ou la molinie bleue
  • Exposition et microclimats : face sud plus sèche et chaude, propice à des espèces thermophiles ; versant nord plus boisés avec fougères, merisiers
  • Dynamique spontanée : forêt mélangée se développe lentement, créant une mosaïque de milieux (pelouses, fourrés, bois)

À l’échelle d’Hénin-Carvin, la présence de mares temporaires sur certains terrils attire tritons, crapauds calamites, libellules rares (comme la Cordulegastre annelé), ce qui rend certains micro-habitats irremplaçables.

Bonnes pratiques pour une valorisation compatible avec la préservation

Aujourd’hui, de nombreux retours d’expérience dessinent les contours d’une gestion vertueuse. Quelques principes clefs émergent :

  • Évaluer la sensibilité écologique AVANT toute intervention Réaliser un diagnostic faune/flore rigoureux avec des experts, en tenant compte des cycles biologiques pour éviter de perturber des espèces cruciales au mauvais moment.
  • Limiter le “tout-public” à certains secteurs Pensée du zonage, création de sentiers sur caillebotis au-dessus des milieux humides pour éviter leur piétinement, et balisage clair pour canaliser la fréquentation.
  • Informer et impliquer les usagers Panneaux pédagogiques sur la faune/flore sensible, interventions d’animateurs nature, applications mobiles dédiées (type Baladaves Terrils) pour signaler les zones à éviter selon la saison.
  • Participer à la surveillance et au suivi Organiser avec les habitants des états des lieux réguliers : comptage d’orchidées, suivi photographique de mares, repérage d’espèces invasives, etc.
  • Associer mémoire et biodiversité Témoignages d’anciens mineurs, expositions mêlant passé industriel et observations naturalistes, pour que la valorisation patrimoniale soit aussi une reconnaissance de la dimension vivante des terrils.

Aux Pays-Bas, la réserve naturelle de Schaffelaar applique ces principes sur d’anciens sites industriels, menant à un quadruplement des espèces d’oiseaux en quinze ans (Vogelbescherming).

Perspectives locales et implication citoyenne

La réussite du fragile équilibre entre valorisation et préservation tient beaucoup à la dynamique locale. À Hénin-Carvin, de plus en plus d’initiatives émergent :

  • Les écoles de Noyelles-Godault travaillent sur des parcours naturalistes, dont les enfants sont les ambassadeurs auprès de leurs familles.
  • Les clubs de randonnée adaptent leurs itinéraires en concertation avec la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) pour éviter la nidification du tarier pâtre, petit oiseau typique des friches.
  • Des agents de l’agglomération se forment à la reconnaissance d’espèces rares, pour mieux adapter la gestion quotidienne.
  • Un projet de sentier “biodiv-patrimoine” est en réflexion pour relier Hénin-Beaumont à Courrières via plusieurs terrils, sans traverser les zones les plus sensibles.

De tels exemples montrent l’importance de la concertation entre acteurs : naturalistes, élus, habitants et anciens mineurs. Ce dialogue permet d’éviter l’artificialisation ou au contraire la mise sous cloche stérile.

Ouvrir des chemins respectueux pour demain

Partout où la valorisation du patrimoine minier rencontre la vitalité écologique, il existe des risques, mais surtout de formidables opportunités. Les terrils d’Hénin-Carvin, loin d’être de simples montagnes noires, sont devenus laboratoires à ciel ouvert pour la transition.

La clé de l’équilibre tiendra toujours dans la finesse du geste : reconnaître une orchidée sur un chemin, canaliser la curiosité sans museler l’émerveillement, laisser la nature respirer tout en la racontant. Les terrils sont des “ponts entre les mondes” : le monde d’hier, celui du charbon et de la solidarité ouvrière, et celui d’aujourd’hui, riche d’une biodiversité fragile et précieuse. À Hénin-Carvin comme ailleurs, cette alliance entre mémoire et vivant ne tient qu’à la mobilisation de tous. Les plus belles aventures sont alors celles que tout un territoire se donne la peine de partager… et de préserver ensemble.

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