À la découverte de la trame verte : forêts, friches et haies, les veines naturelles d'Hénin-Carvin

17/01/2026

Un territoire façonné par l’histoire, modelé par la nature

Dans l’imaginaire collectif, la nature du bassin minier se résume trop souvent à ses terrils et ses anciennes usines. Pourtant, entre Hénin-Beaumont, Carvin, Montigny ou Dourges, un autre maillage se dévoile à qui sait regarder : une véritable trame verte, faite de bois ancestraux, de friches florissantes et de haies rescapées. Ce réseau écologique, soudé à la fois par la main de l’homme et le temps long de la nature, soutient la biodiversité locale et relie les habitants à leur territoire.

Pourquoi cette trame verte est-elle précieuse sur ce bout du Pas-de-Calais ? Parce qu’ici, la densité urbaine et l’ancienneté industrielle auraient pu effacer jusque dans les mémoires l’idée même de nature. Pourtant, ce sont ces forêts, ces friches et ces haies, forces tranquilles et obstinées, qui rendent la vie possible pour de nombreuses espèces, et permettent aux humains de renouer avec leur environnement.

Forêts anciennes et boisements récents : diversité et résilience locale

Contrairement à une idée reçue, le territoire d’Hénin-Carvin n’est pas exempt de zones boisées dignes d’intérêt. Selon l’Observatoire des forêts du Nord–Pas-de-Calais, environ 8 % du territoire communal reste boisé (source : Observatoire des Forêts Nord–Pas-de-Calais, 2021), ce qui place le secteur dans la moyenne régionale. Si l’on y ajoute les petites parcelles arborées et les corridors boisés en bords de routes ou de cours d’eau, la dynamique forestière locale s’avère étonnamment vivace.

  • Le Bois de l’Abbaye à Hénin-Beaumont : vestige d’un vaste massif associé à l’abbaye de Saint-Vaast. Il conserve des chênes centenaires, des ormes (rares aujourd’hui à cause de la maladie hollandaise) et un ourlet forestier riche en anémones sylvie au printemps.
  • Le Bois de Florimond (Carvin) : ancienne friche reboisée dans les années 1970, aujourd’hui reconnue pour sa richesse en insectes saproxyliques (insectes vivant dans le bois mort), dont le grand capricorne.

Si les grands boisements sont parfois réduits à des superficies modestes (Bois de l’Abbaye : à peine 7 ha), ils n’en jouent pas moins un rôle clé. Ils servent de refuges à des rapaces nocturnes (chouette hulotte, Effraie des clochers) et abritent de petits mammifères, tels que hérissons et écureuils roux. L’éducation à l’environnement s’appuie souvent sur ces milieux pour initier les écoliers à la biodiversité : selon la Maison de la Nature du Pas-de-Calais, plus de 2000 jeunes par an participent à des sorties sur ces sites.

Friches industrielles : des laboratoires naturels inattendus

La véritable originalité du paysage d’Hénin-Carvin réside dans ses friches. Issues de l’arrêt de l’activité minière ou d’anciennes zones industrielles, ces espaces en reconversion sont devenus des “réservoirs de biodiversité” majeurs selon l’Agence régionale de la biodiversité (source : ARB Hauts-de-France 2023).

  • Les terrils : véritables montagnes noires, ils couvrent à eux seuls près de 12 % de la surface d’Hénin-Beaumont (source : INSEE, 2022). Leur recolonisation est rapide : en moins de 40 ans, l’aubépine, le bouleau verruqueux et le saule y sont devenus dominants, offrant à la fois perchoirs pour les faucons et ombrage pour les orchidées sauvages (Ophrys abeille, orchis militaire).
  • Friches ferroviaires et industrielles : par exemple, la zone du Parc du Mont Coupigny a vu apparaître en 20 ans plus de 150 espèces végétales différentes, dont des pionnières comme l’épilobe hirsute et la renouée persicaire.

Ces friches hébergent des espèces rares ou opportunistes. Il n’est pas rare d’y observer la cigale des montagnes, le lézard des murailles ou même, certains printemps, le passage du tarier pâtre. Les scientifiques confirment leur intérêt, à l’image des études menées par le Muséum national d’Histoire naturelle (INPN), qui recense sur le bassin minier plus de 200 espèces floristiques jamais inventoriées ici avant l’abandon industriel.

Haies et corridors végétaux : les “autoroutes vertes” du vivant

Quand on regarde une carte aérienne du territoire, les réseaux de haies dessinent de véritables veines vertes, encadrant villages, lotissements et cultures. Selon les derniers relevés du Conservatoire botanique national de Bailleul, il reste 480 km de haies champêtres sur les 14 communes du territoire, un chiffre en progression depuis 2004 grâce aux acteurs locaux engagés dans la trame verte et bleue (communauté d’agglo, associations, agriculteurs).

Leur utilité est multiple :

  • Connectivité : elles permettent aux hérissons, campagnols, amphibiens et pollinisateurs de se déplacer entre friches, champs et jardins, réduisant l’isolement génétique et les risques de disparition locale d’espèces.
  • Protection de la ressource en eau : en lisière de zone urbaine ou de champs, les haies limitent le ruissellement et filtrent les eaux de pluie, jouant un rôle contre la pollution diffuse.
  • Services agricoles : elles abritent des auxiliaires de culture (coccinelles, oiseaux insectivores) et des pollinisateurs, tout en protégeant les sols du vent.
  • Patrimoine et identité locale : la majorité des haies du secteur sont composées de noisetier, d’aubépine, de charme, de cornouiller sanguin et de prunellier. En hiver, elles rougissent ou noircissent, donnant au paysage ses couleurs saisonnières traditionnelles.

Certaines haies sont le vestige d’anciennes divisions parcellaires médiévales, persistances historiques souvent accompagnées d’arbres têtards pluricentenaires, comme à Evin-Malmaison ou Courrières.

La trame verte en mosaïque : cartographie et fonctionnalités écologiques

Pour comprendre ce patchwork végétal, la trame verte est définie dans le cadre du Schéma Régional de Cohérence Ecologique (SRCE Hauts-de-France) comme l’ensemble des continuités écologiques terrestre, connectant entre eux réservoirs, corridors et zones relais.

Sur Hénin-Carvin, on distingue trois types d’éléments dans cette trame :

  1. Réservoirs de biodiversité : forêts, grands boisements, réserves naturelles comme le bois de l’Abbaye, regroupant une grande diversité d’espèces.
  2. Corridors écologiques : haies, alignements d’arbres, cours d’eau, voies ferrées désaffectées colonisées par la végétation.
  3. Zones relais : friches, jardins collectifs, espaces d’anciennes usines où la nature reprend ses droits, véritables “escales” pour la faune.

Ces fonctionnalités permettent la circulation des espèces, un brassage génétique salutaire et une résilience accrue face aux changements globaux. Selon la Région, plus de 70 % de la biodiversité locale dépend aujourd’hui du maintien de cette trame (Région Hauts-de-France).

Un enjeu humain aussi

La présence locale d’une trame verte améliore la santé publique : en offrant des refuges de fraîcheur urbaine, en luttant contre les inondations, en favorisant la dépollution des sols. Les recherches de l’Agence de l’environnement (ADEME) montrent que les habitants vivant à moins de 300 m d’un corridor naturel bénéficient statistiquement d’une meilleure qualité de l’air et d’une réduction du stress.

Des anecdotes et espèces à surveiller de près

  • Le retour du pic noir : rare il y a encore 15 ans, ce grand pic martèle à nouveau les vieux troncs du bois de l’Abbaye depuis 2021, selon les observateurs locaux de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).
  • Des orchidées sur les terrils : l’ophrys abeille, protégée en région, fleurit dès mai sur le terril du 94 à Dourges, souvent à côté de papillons rares comme le cuivré fuligineux.
  • L’argiope frelon, une araignée spectaculaire : visible au cœur du mois d’août dans les friches de Montigny-en-Gohelle, sa toile en zigzag intrigue les promeneurs.
  • Des linéaires de haies restaurés par les écoles : chaque automne depuis 2016, près de 400 mètres de haies sont replantés avec la participation des écoles primaires du territoire (source : Communauté d’agglomération Hénin-Carvin, 2022).

Protéger, valoriser, explorer : l’avenir de la trame verte locale

La trame verte d’Hénin-Carvin n’est pas figée : elle évolue, s’enrichit ou se fragilise selon nos choix. Les enjeux sont nombreux :

  • Restauration et création de haies (dans le cadre du Plan bocager régional)
  • Gestion différenciée des espaces verts en ville : fauches tardives, maintien des bois morts, encouragement aux essences locales
  • Protection des friches “en transition” : les pressions foncières menacent certains habitats clés pour la biodiversité (exemple : friche agricole à Oignies)
  • Sensibilisation des habitants : balades nature, inventaires participatifs, ateliers de plantation de haies ouvertes à tous

Territoire industriel hier, mosaïque verte aujourd’hui, Hénin-Carvin s’offre à nous par ses tressages de forêts, ses friches vibrantes et ses haies patientes. Au fil d’une promenade ou d’un projet de classe, à travers jumelles ou loupes botaniques, il nous appartient d’habiter et de révéler cette trame. D’autres espèces, insoupçonnées, attendent peut-être que nous leur laissions la place de s’y (ré)installer.

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