Voyage au fil de l’eau : de la Deûle au canal de Lens, mémoire vivante du territoire
Entre l’immensité des plaines humides et la silhouette des terrils, le Nord–Pas-de-Calais n’a jamais vécu loin de ses eaux. L’histoire du canal de Lens et...
14/01/2026
À première vue, le territoire d’Hénin-Carvin semble avant tout bâti sur la mémoire du charbon, ponctué de terrils et d’anciens sites industriels. Pourtant, au détour d’un sentier ou d’un quartier, l’eau n’est jamais bien loin : un fossé surgit, un bras de rivière s’entortille, une vieille écluse irrigue la plaine. Ce maillage hydrographique, fait de rivières, de canaux et de zones humides, compose la fameuse « trame bleue » : un réseau discret, mais vital, pour la vie sauvage comme pour la vie humaine.
La trame bleue locale n’est pas qu’un inventaire de rivières : elle structure les réservoirs biologiques, assure les connexions écologiques entre milieux et rend à la ville sa part de nature. Plongeons ensemble sous la surface.
Au sud-est du territoire, la Deûle – transformée en canal dès le XVIIIe siècle – traverse Leforest, Courrières et Hénin-Beaumont. Longue de 68 km, elle joue un triple rôle : navigation fluviale, tampon contre les inondations et corridor écologique. Mais son visage de canal discipliné masque sa richesse écologique : prairies inondables, roselières, canards pilets ou grèbes huppés ponctuent ses berges. Sous l’eau, brochets, sandres et lamproies témoignent d’une biodiversité en reconquête (Agence de l’Eau Artois-Picardie).
Né pour le transport du charbon, le Canal de Lens serpente d’ouest en est et relie la Deûle à la Souchez. Entre Billy-Montigny et Hénin-Beaumont, il est bordé de friches industrielles, mais aussi d’étangs créés par l’affaissement minier – comme le vaste étang de la Glissoire. Ces bassins abritent de nombreuses espèces remarquables, telles que le blongios nain, la rousserolle effarvatte ou, plus rarement, la loutre d’Europe (Conservatoire d’Espaces Naturels Hauts-de-France).
La rivière Souchez naît du croisement de la Scarpe et du canal de Lens, à la limite ouest du territoire. Malgré sa petite taille (environ 22 km), elle structure le plateau et irrigue des milieux humides précieux entre Hénin-Beaumont, Montigny-en-Gohelle et Rouvroy. La Petite Sensée, en lisière sud-est, garde elle aussi une forte naturalité : les prairies humides qui l’accompagnent jouent le rôle d’éponge lors des crues et offrent des habitats aux amphibiens, agrions et tritons.
Les fossés de drainage creusés pour la sécurité des mines dessinent encore la campagne. Nombre de ces fossés sont devenus, au fil du temps, des couloirs de biodiversité : hérons cendrés, anoures (grenouilles, crapauds) et insectes d’eau adaptent leur cycle à ces eaux lentes. Les affaissements miniers, fréquents dans la région, ont été à l’origine de poches d’eau inattendues, transformées en mares ou en « polder » accentuant la richesse biologique.
Ces structures sont aujourd’hui des points d’appui pour le retour des plantes hélophytes (roseaux, massettes, rubaniers).
Situé en périphérie d’Hénin-Beaumont, cet ensemble de plans d’eau occupe 38 ha sur d’anciennes terres de briqueteries et d’affaissements miniers. Les étangs abritent plus de 120 espèces d’oiseaux recensées par le Groupe ornithologique et naturaliste du Nord : grèbes castagneux, sternes pierregarins, mais aussi, au printemps, les migrateurs comme le busard des roseaux.
Côté flore, on observe la monté du cresson de fontaine, des iris d’eau, ainsi que – anecdote locale – une colonie de fougères aquatiques rares, découverte dans la zone d’exutoire, lors d’un inventaire de 2023.
Les anciens terrils du secteur (notamment Pinchonvalles, Estevelles, Drocourt) hébergent des zones humides de naissance « spontanée » : cuvettes gorgées d’eau de pluie, mares siliceuses, poches de sol hydromorphe. Ces mini-écosystèmes abritent tritons ponctués, grenouilles agiles et, sur certains sites, l’orchidée Epipactis palustris, témoin d’une flore rare et inféodée à l’eau.
Limite sud-est du territoire : autour de Noyelles-Godault subsistent les vestiges du marais dit « de la Vieille Sensée », caractérisé par sa tourbière basse, ses carex, joncs et nénuphars jaunes. C’est un refuge pour les insectes aquatiques et pour des oiseaux tels que la rousserolle verderolle ou le râle d’eau. Les inventaires menés par le Parc naturel régional Scarpe-Escaut (PNR Scarpe-Escaut) confirment sa valeur patrimoniale à l’échelle des Hauts-de-France.
La trame bleue d’Hénin-Carvin n’échappe pas aux défis majeurs :
Des programmes de restauration pilotés par la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin et les associations naturalistes visent à restaurer continuités et écotones, par exemple avec le retour progressif de la loutre d’Europe sur le canal de Lens.
La trame bleue du territoire d’Hénin-Carvin raconte une histoire tissée d’adaptations, de reconquêtes et de vigilance. À l’heure où les enjeux de l’eau s’accélèrent (sécheresses, inondations, urbanisation), les collectivités et les habitants multiplient les initiatives : plantations de haies en bords de fossés, restauration de mares scolaires, animations sur le patrimoine fluvial. Il reste encore beaucoup à faire pour rapprocher durablement la vie quotidienne de la vie aquatique, mais chaque action compte – de la simple balade attentive le long d’une berge, à l’engagement dans un chantier participatif, en passant par la transmission des savoirs locaux.
Dans la région, la trame bleue n’est ni un vestige, ni une simple infrastructure : c’est un tissu vivant, à retrouver, à soigner et à habiter ensemble. Car connaître l’eau qui façonne notre territoire, c’est apprendre à mieux s’y ancrer.