Redonner vie aux eaux : renaturation du réseau hydrographique d’Hénin-Carvin

10/11/2025

Mettre la rivière au cœur des transitions locales

Entre bassins industriels et villages périurbains, la nature aquatique d’Hénin-Carvin s’est longtemps effacée derrière des remblais, des parkings et un urbanisme à marche forcée. Pourtant, dès que l’on se penche sur les cartes IGN ou qu’on suit les sentiers humides du Marais de Dourges ou de la Deûle, il apparaît : un réseau hydrographique dense, riche, mais abîmé. Depuis quinze ans, le territoire a décidé de placer la reconquête des rivières, des canaux et zones humides au cœur de sa transition écologique. Mais en quoi consistent concrètement ces actions de « renaturation » ? Qui les mène, et avec quels impacts sur nos paysages et notre quotidien ?

Quels cours d’eau traversent Hénin-Carvin ?

Avant de plonger dans le détail des projets, il faut s'imprégner de la géographie locale :

  • Le canal de la Deûle : colonne vertébrale historique, modifiée au XIXe siècle pour les besoins industriels.
  • La rivière La Souchez : originaire de la colline de Vimy, traverse Dourges et Noyelles-Godault avant de se jeter dans la Deûle.
  • Le canal d’Aire : doublure de la Deûle, au rôle d’évacuation majeur.
  • Réseau fossés, rus et marais : réseaux de petits cours d’eau et de zones humides largement modifiés, drainés ou canalisés durant l’ère minière et agricole.

Cet entrelacs d’eau, profondément malléable, pose aujourd’hui question : comment redonner espace et vie à ces rivières trop longtemps corsetées ?

Pourquoi renaturer les rivières et zones humides ?

  • Limiter les risques d’inondation : en restaurant la capacité d’absorption des milieux (source : SMAPI Deûle Canche).
  • Retrouver une eau de qualité : alors que 21% seulement des masses d’eau du bassin Artois-Picardie sont jugées en bon état écologique en 2022 (source : Agence de l’Eau).
  • Favoriser la biodiversité : poissons migrateurs, amphibiens, libellules, et flore liée aux points d’eau disparaissent dans les linéaires bétonnés et pollués.

C’est donc un triple enjeu : atténuer les catastrophes, ramener la vie, changer notre relation avec le territoire.

Quels types de projets sont réalisés sur le réseau hydrographique local ?

1) Le reméandrage et la désimperméabilisation des berges

Partager l’espace entre l’eau, la faune, la flore et les usages humains est un défi. Sur la Souchez, en 2023, 900 mètres de linéaire ont ainsi retrouvé une courbe naturelle après avoir été rectilignés à l’époque minière. Ce projet, mené par la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin (CAHC) et l’Agence de l’Eau, a permis :

  • D’améliorer la circulation de l’eau lors des crues.
  • De restaurer 2 ha de prairies humides en bordure du marais de Dourges.
  • De voir revenir, dès la première année, des colonies de libellules du genre Sympetrum.

Dans ces zones, la désimperméabilisation consiste à retirer des enrochements, d’anciens quais ou passerelles bétonnées pour laisser place à une végétation spontanée.

2) La restauration de continuités écologiques

Les ouvrages (barrages, ponts, vannes) bloquent la libre circulation des poissons et sédiments. Sur la Deûle, la suppression partielle du barrage de Leforest en 2019 a permis le retour de la truite fario sur 1,8 km de rivière, une première depuis plus de 60 ans dans ce secteur (source : Fédération de pêche 62).

Le “Plan Régional Franchissabilité” cible plus de 32 points noirs sur 40 km de berges locales à traiter d’ici 2027 (source : SAGE Deûle).

3) La gestion active et l’extension des zones humides

Les marais, mis à mal par l’urbanisation, sont aujourd’hui protégés et parfois recréés :

  • Marais de Dourges : 68 ha rachetés entre 2010 et 2020 ; restauration de 5 mares, ouverture de sentiers pédagogiques, inventaire régulier des amphibiens et odonates.
  • Prairies humides de Courrières : pâturage extensif réintroduit depuis 2018 avec des moutons rustiques ; recul de 40% des ronces et des espèces invasives en 24 mois (source : Conservatoire d’espaces naturels).
  • Création de “noues urbaines” à Hénin-Beaumont et Montigny-en-Gohelle : infiltration des eaux de pluie, réduction de 15% des ruissellements en quartier sensible La Fabrique.

4) Le suivi de la qualité de l’eau et la lutte contre les micropolluants

L’héritage industriel a profondément marqué le bassin. Le suivi annuel effectué par la DREAL identifie chaque année :

  • Une amélioration moyenne de 11% de la qualité physico-chimique des eaux depuis 2010 sur les affluents de la Deûle.
  • Mais des pollutions récurrentes aux nitrates, pesticides, métaux lourds (Agence de l’Eau Artois-Picardie).

Les campagnes de sensibilisation contre les rejets domestiques, le développement des zones de phyto-épuration et la limitation de l’usage de produits phytosanitaires commencent à porter leurs fruits, mais les défis restent immenses.

Des citoyens et associations moteurs du changement

Les projets ne se limitent pas à des interventions techniques. Le tissu associatif local (Gon, Nord-Nature Chico Mendès, Collectif Rivières) joue un rôle de sentinelle, de relais d’alerte et surtout de médiateur. Quelques exemples :

  • Opérations de nettoyage de berges : plus de 35 tonnes de déchets récoltés par des bénévoles entre Hénin-Beaumont et Montigny-en-Gohelle en cinq ans (source : Collectif Rivières).
  • Suivi participatif de la faune aquatique et des zones humides : identification par des citoyens de 11 nouvelles stations de Rainette verte (Hyla arborea) depuis 2015.
  • Ateliers de pédagogie avec les écoles : actions “rivières propres”, inventaires naturalistes, approche sensorielle des milieux aquatiques.

Le lien humain avec la rivière est ainsi restauré en même temps que l’écosystème.

Impacts visibles et limites des actions de renaturation

  • Biodiversité : retour de certaines espèces patrimoniales (truite fario, brochet, grèbe castagneux, cistude d’Europe dans les marais protégés) sur des secteurs longtemps sinistrés.
  • Amélioration de la capacité d’autoépuration : diminution des épisodes d’eutrophisation, augmentation de la population de macroinvertébrés indicateurs de qualité (études 2022, DREAL Hauts-de-France).
  • Effets sur le risque inondation : crue hivernale de janvier 2024, le marais de Dourges a absorbé une lame d’eau équivalente à 62 000 m³, épargnant 15 habitations (chiffres SMAPI).
  • Usage social : fortes attentes des riverains pour des sentiers nature, mais tensions ponctuelles liées à l’accès, au bruit, à la présence de moustiques ou de zones inondées.
  • Limites : la reconquête doit composer avec la pression foncière, la pollution ancienne, la fragmentation des compétences institutionnelles ; les projets avancent parfois trop lentement au goût des usagers et du monde associatif.

Des perspectives pour un réseau hydrographique vivant

La dynamique de renaturation à Hénin-Carvin se poursuit avec de nouveaux projets inscrits dans le contrat “Territoire Eau & Biodiversité 2024-2030” :

  • Poursuite de la restauration du canal d’Aire-à-La-Lys, avec l’objectif de restaurer 7 km de berges boisées d’ici 2028.
  • Gestion plus fine des bassins de rétention en zone urbaine, créations de “corridors bleus” pour la faune et de nouveaux refuges pour les pollinisateurs.
  • Déploiement de solutions fondées sur la nature (zones tampons, réouverture d’anciens bras morts).
  • Partenariats renforcés avec les agriculteurs pour réduire le ruissellement d’intrants et restaurer des haies ripisylves en bordure de fossés.

Les résultats attendus sont nombreux : hausse de la biodiversité observable, meilleure régulation des eaux, mais aussi création de nouveaux espaces de vie partagés respectueux des milieux. Il reste de nombreuses étapes, des défis et des ajustements à inventer, mais chaque bout de rive restaurée, chaque zone humide retrouvée, écrit une nouvelle page, plus résiliente et plus vivante, pour l’eau à Hénin-Carvin.

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