Les oiseaux des terrils : une biodiversité perchée au sommet du Bassin minier

21/03/2026

Terrils : des montagnes improbables pour des colonies d’oiseaux

Dans le paysage du Nord et du Pas-de-Calais, les terrils sont devenus au fil du temps des îlots inattendus de vie sauvage, surgis de l’industrie et conquis par la nature. Trente à cinquante mètres parfois séparent les pentes noires du sol de la plaine d’Hénin-Carvin, un relief que l’on dirait taillé sur mesure pour certaines espèces d’oiseaux. Leur succession de milieux — éboulis, pelouses rases, fourrés pionniers, forêts de bouleaux, mares parfois au sommet — offre une diversité propice à la nidification.

Certains oiseaux y trouvent refuge loin du dérangement, d’autres tirent profit de la chaleur, de la flore originale, ou encore du panorama dégagé pour surveiller leur territoire. Cette mosaïque de niches offre sur un même terril plus de variétés ornithologiques qu’un hectare de campagne cultivée voisine. Focus sur ces oiseaux qui ont choisi d’habiter ces montagnes doublement improbables : nées de la main humaine, carrefour accidentel du sauvage.

La mosaïque des milieux, clé d’une avifaune variée

En Hauts-de-France, le Bassin minier recense près de 350 terrils, dont une quinzaine sur le territoire d’Hénin-Carvin et de ses alentours immédiats (UNESCO, Bassin minier). Aucun n’est identique, et pour les oiseaux, chaque terril est une opportunité :

  • Les éboulis et pelouses maigres attirent les espèces aimant les milieux arides et très ensoleillés.
  • Les fourrés et premiers boisements accueillent passereaux et nicheurs de lisières.
  • Les mares de crête ou d’excavation accueillent parfois des nicheurs aquatiques ou semi-aquatiques.
  • Les sommet dégagés servent de points de chant et de repérage pour les oiseaux territoriaux.

À Hénin-Carvin, plusieurs prospections naturalistes menées entre 2010 et 2023 ont permis de dresser un inventaire étonnamment riche : plus de 70 espèces présentes sur les terrils du secteur, dont plus d’un tiers y nidifient régulièrement (Eden62, Mon Terril).

Des champions de l’adaptation sur les flancs des terrils

Les pionniers et nicheurs de pelouses thermophiles

Certains oiseaux ont retrouvé là ce qui leur manque ailleurs : sol nu, herbes sèches, insectes chassés par l’agriculture. Sur les versants les plus exposés, on peut observer notamment :

  • Le Pipit farlouse (Anthus pratensis) : friand de pelouses rases, il utilise pour ses nichées les zones à végétation basse, peu fréquentées.
  • L’Alouette des champs (Alauda arvensis) : son chant monte en spirale au-dessus des crêtes ; ses nids sont souvent dissimulés dans les graminées clairsemées.
  • Le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus) : il hiverne parfois sur place, mais reste surtout visible à la belle saison, chassant campagnols et reptiles sur les pentes.

Signe d’un sol réchauffé : on note sur certains terrils une densité de Grillons champêtres jusqu’à dix fois supérieure à celle des prairies voisines (Source : Observatoire de la biodiversité), une manne précieuse pour les espèces insectivores.

Des niches dans les friches : merles, rouges-queues et consorts

L’installation des bouleaux, saules et aubépines, rapide sur les sols de terril, crée de véritables petites forêts en vingt ou trente ans. Elles accueillent une cohorte de passereaux :

  • Le Rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) : maître des lieux, il niche dans les anfractuosités, les murets et même les parois de schistes instables. Son chant métallique résonne sur les crêtes.
  • La Fauvette grisette (Sylvia communis) : campeuse dans les buissons, elle tisse son nid à faible hauteur, profitant de l’abondance d’insectes.
  • Le Merle noir (Turdus merula) et la Grive musicienne (Turdus philomelos) : ils trouvent ici une alternance de fourrés et de clairières favorable à leur reproduction.

Sur certains sites comme le terrils du Pays à Part Carvin, la densité de rougequeues noirs peut doubler par rapport aux quartiers urbains voisins, jusqu’à 5 couples à l'hectare selon l’Observatoire naturaliste de la Gohelle.

Les espèces aquatiques et de lisière des mares de terril

Les mares temporaires de crête, issues de subsidence ou de piégeage, constituent des milieux marginaux mais précieux. Elles accueillent périodiquement :

  • Le Grèbe castagneux (Tachybaptus ruficollis), souvent repéré à ses glapissements courts.
  • La Rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus), qui s’installe dans les massettes bordant les eaux calmes.
  • L’Échasse blanche (Himantopus himantopus), observée sporadiquement lors des migrations, nicheuse potentielle depuis 2017 dans le secteur de Loos-en-Gohelle (EDEN 62).

La présence de ces espèces indique l’importance de maintenir un réseau de mares naturelles ou semi-naturelles sur les terrils, par gestion ou création.

Quelques oiseaux rares, symboles de reconquête

C’est peut-être au détour d’un sentier, quand on pense avoir tout vu, que la véritable magie opère : certains nicheurs sont de véritables emblèmes de la reconquête écologique.

  • L’Engoulevent d’Europe (Caprimulgus europaeus) s’est réinstallé sur les pentes chaudes et pierreuses des terrils de la chaîne Loos-Haisnes-Hénin. Poids plume, bruit de vibreur de moto au crépuscule, nuits de chasse insectivore.
  • L’Oedicnème criard (Burhinus oedicnemus) : rare et discret, cet échassier nicheur d’origine méditerranéenne a été signalé depuis 2016 sur trois terrils du Douaisis (Oiseaux des Hauts-de-France), une preuve des dynamiques nouvelles provoquées par la gestion en faveur de la biodiversité.
  • Le Torcol fourmilier (Jynx torquilla) : souple devant la raréfaction des vieux arbres, il niche parfois dans les anciens trous de pics sur les bords boisés des terrils adultes.

À noter que certains rapaces, comme le Faucon hobereau, n’y nichent pas forcément mais exploitent ces milieux pour chasser batraciens et gros insectes.

Où et comment observer les oiseaux nicheurs de terril ?

Itinéraires et conseils pour sortir sur Hénin-Carvin et alentours

  • Terrils Sainte-Henriette et du Pays à Part Carvin : Entre printemps et début juillet, privilégier les fins de matinée pour les parades de passereaux et le crépuscule pour les rapaces.
  • Terrils de Pinchonvalles et de Leforest : forêts claires, zones de buissons, accessible en famille pour écouter les chants au lever du jour.
  • Terril Sabatier d’Hénin-Beaumont : zones ouvertes et mares temporaires, fréquentées par de nombreux insectivores.

Quelques recommandations :

  • Équipez-vous de jumelles et d’un carnet pour noter vos observations.
  • Restez sur les sentiers matérialisés, afin de ne pas déranger la reproduction.
  • Privilégiez avril à fin juin pour la majorité des nicheurs, mais certains sont actifs dès mars ; l’Engoulevent, lui, se signale parfois jusqu’en juillet.
  • Utilisez l’application Faune-France pour partager vos observations, en mentionnant si possible le comportement (nourrissage, chant, matériaux de nid…)

Pourquoi les terrils sont des refuges pour les oiseaux nicheurs ?

À première vue, les terrils n’ont rien d’idyllique : absence d’eau pérenne, substrat sec, sols pauvres, végétation pionnière. Mais c’est précisément cet assemblage de contraintes qui les rend précieux pour des espèces difficiles, en recul ailleurs, mais heureuses ici d’échapper à la fréquentation humaine excessive, aux pesticides, et à la banalisation des paysages.

  • La diversité de micro-habitats sur une surface réduite (de la pelouse à la friche boisée) permet à plus d’espèces de coexister.
  • L’absence de traitements chimiques et la gestion extensive créent un réservoir pour une entomofaune abondante : criquets, papillons, coléoptères qui nourrissent les jeunes oiseaux.
  • Les sommets isolés servent de vigies sûres pour les espèces à tendance territoriale (Faucon, Pipit).
  • La warmth effect : la chaleur accumulée favorise une végétation précoce, les premiers insectes de la saison, et donc la nidification plus tôt que sur le plat (Eden62).

Des enjeux de conservation et des perspectives pour l’avenir

Les terrils du Bassin minier sont devenus en quelques décennies de véritables laboratoires de la reconquête écologique. Le retour d’espèces emblématiques s’explique autant par la mise en place de zones naturelles d’intérêt écologique (ZNIEFF) sur plusieurs terrils, que par l’action d’associations de terrain (Eden62, réseau associatif).

  • Plus de 20 % des espèces d’oiseaux nicheurs fréquentant les terrils d’Hénin-Carvin sont inscrites sur des listes rouges régionales (Listes rouges OiseauxdesHautsdeFrance.org).
  • Depuis 2015, près de 12 opérations de restauration de mares et de gestion différenciée ont été menées sur le secteur (Eden62).
  • La végétation évolue vite : certaines espèces initialement pionnières déclinent si la fermeture du milieu par les arbustes n’est pas maîtrisée. Il s’agit donc d’entretenir une mosaïque d’habitats pour préserver cette richesse.

Ainsi, chaque visite sur ces montagnes noires est une promesse d’observation nouvelle et d’émerveillement pour peu que l’on sache regarder, écouter, et respecter ces territoires que les oiseaux ont fait leur domaine. Les terrils nous rappellent que le sauvage n’est jamais loin, et que parfois, il niche là où on ne l’attendait pas.

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