Pourquoi la lutte contre l’artificialisation des sols concerne tout le monde
L’étalement urbain, la multiplication des routes, parkings ou zones commerciales : partout en France, les sols naturels reculent. Chaque mètre carré qui disparaît sous le bitume nous éloigne d’un équilibre souvent invisible, mais vital. Sous nos pieds, la terre n’accueille pas seulement des plantes ou des vers de terre : elle filtre l’eau, stocke du carbone, abrite une multitude d’espèces, médie nos rapports à la nature.
Sur le territoire de la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin, à cheval entre héritage minier et développement périurbain, la question se pose avec acuité : la densification urbaine y a fait reculer de 19 % les espaces de pleine terre en vingt ans (source : PLUi d’Hénin-Carvin et Observatoire de la Biodiversité). L’un des marqueurs les plus préoccupants de cette transformation reste la disparition progressive des mares, ces points d’eau modestes mais essentiels.
Mares : petits points d’eau, immenses services écologiques
Une mare n’est ni un étang, ni un lac miniature. La Fédération des Conservatoires d’Espaces Naturels les définit comme toute dépression de petite taille, peu profonde, d’origine naturelle ou créée par l’homme, qui retient de l’eau temporairement ou en permanence. Elles parsèment nos jardins, nos zones agricoles, voire d’anciens secteurs industriels en friche. Dans le Nord-Pas-de-Calais, on estimait leur nombre à environ 40 000 dans les années 1950, mais seuls 20 % d’entre elles seraient encore en bon état écologique aujourd’hui (FNE Nord Pas-de-Calais, 2022).
- Des réservoirs insoupçonnés de biodiversité : Selon un recensement du Museum National d’Histoire Naturelle, 50 % des espèces d’amphibiens françaises dépendent des mares pour leur reproduction. Grenouilles, tritons crêtés, libellules, mais aussi une flore rare y trouvent refuge.
- Des outils précieux contre les inondations : Une mare, même modeste, régule les ruissellements et contribue à l’infiltration des eaux de pluie, limitant le débordement de réseaux souvent saturés lors d’épisodes orageux.
- Des archives du paysage : Certaines mares, vestiges de pratiques agricoles (abreuvoirs, sources) ou minières, témoignent des usages passés du territoire.
Pourquoi mares et sols naturels disparaissent-ils ?
La tendance est nette : en France, l’artificialisation grignote en moyenne 21 000 hectares par an (sources : INSEE, 2023), soit la disparition d’un département comme le Rhône tous les cinq ans. Dans la région Hauts-de-France, cette pression est supérieure à la moyenne nationale (Ministère de la Transition Écologique, 2022). Les principales causes sont connues :
- Extension urbaine : Pavillonnaires, zones d’activités, infrastructures routières s’accumulent sur des sols auparavant agricoles ou semi-naturels.
- Drainage et comblement des mares : L'évolution des pratiques agricoles entraîne la suppression des zones humides pour agrandir les parcelles ou éviter les « obstacles » aux machines, tandis que les jardins privés voient leurs mares comblées ou négligées faute d’entretien ou par crainte des moustiques.
- Pollutions diffuses : Les eaux de ruissellement agricoles ou urbaines, chargées d’engrais, pesticides ou hydrocarbures, dégradent la qualité et la fonctionnalité de ces milieux.
Un exemple local illustre ce phénomène : sur les anciens terrils d’Hénin-Beaumont, six mares ont été recensées en 2010, mais trois d’entre elles ont été asséchées ou remblayées en moins de dix ans (ADEME, rapport 2019 sur le patrimoine naturel des friches minières).
Les conséquences : vers une perte silencieuse de biodiversité et de services
Quand une mare disparaît, ce n’est pas qu’une flaque qui s’évapore : c’est toute une chaîne vivante qui s’effondre. Les amphibiens, déjà parmi les vertébrés les plus menacés d’Europe, voient leur survie compromise. Or ils jouent un rôle clef d’indicateur écologique, surveillés de près lors des diagnostics de biodiversité communale.
- Entre 2001 et 2021, 41 % des mares ont disparu dans l’ex-bassin minier du Pas-de-Calais (Observatoire Mare et Nature, synthèse 2022).
- La raréfaction des mares accentue la vulnérabilité du territoire aux épisodes de sécheresse ou de ruissellement intense, faute de zones tampons capables d’absorber l’eau.
- Le sol artificialisé n’absorbe plus le carbone, ni ne filtre les polluants, amplifiant l’érosion et les coûts pour la qualité de l’eau potable.
Des solutions concrètes pour agir à toutes les échelles
Reconstituer ou préserver les mares existantes
- Inventorier et cartographier : Les Atlas de la Biodiversité Communale, comme celui en cours à Drocourt, sont précieux pour repérer ces milieux en péril.
- Restauration écologique : Des associations comme la Ligue de Protection des Oiseaux, ou le Conservatoire d’espaces naturels Hauts-de-France, accompagnent les collectivités et propriétaires pour rouvrir des mares, gérer la végétation et limiter l’atterrissement (accumulation de sédiments).
- Mise en réseau : Encourager la création de « trames vertes et bleues », reliant les mares entre elles ou aux autres zones humides ; des corridors indispensables au déplacement des espèces. Hénin-Beaumont vient ainsi de restaurer un chapelet de mares sur le site du terril Saint-Henriette.
Limiter l’artificialisation dès la planification urbaine
- Réorienter les extensions : Privilégier la réhabilitation des friches existantes plutôt que la conquête de terrains vierges.
- Perméabiliser l’espace public : Favoriser des revêtements poreux, des parkings végétalisés ou des noues d’infiltration dans les projets d’aménagement, et inciter à la désimperméabilisation dans les cours d’écoles ou habitats privés.
- Incitations réglementaires : Depuis la loi « Zéro Artificialisation Nette » (ZAN), les communes ont l’obligation de réduire drastiquement la consommation d’espaces naturels d’ici 2050 (Légifrance). Cela passe par des PLUi (Plans Locaux d’Urbanisme intercommunaux) plus stricts et une vigilance accrue sur les permis de construire.
La gestion participative : mobiliser les habitants
- Chantiers collaboratifs : De plus en plus de communes proposent aux habitants de participer à la restauration de mares (extraction de vase, plantation de végétaux adaptés, pose de radeaux pour la faune). La commune de Courrières a par exemple accueilli 60 bénévoles pour rouvrir une mare historique en 2023.
- Lutter contre les idées reçues : Non, une mare bien gérée n’attire pas plus de moustiques qu’une flaque laissée à l’abandon. Les amphibiens eux-mêmes régulent une grande partie des larves.
- Inventaires citoyens : Lancement d’applications mobiles ou de campagnes de signalisation, pour améliorer la connaissance patrimoniale locale, comme le projet « Où sont nos mares ? » porté par le Parc Naturel Régional Scarpe-Escaut.
Le rôle pionnier des agriculteurs locaux
Le monde agricole détient la clé pour freiner la disparition des mares. Sur les 500 mares recensées à l’échelle d’Artois, près de 70 % se trouvent sur des parcelles agricoles ou aux abords de champs. Si leur comblement fut longtemps encouragé, les tendances s’inversent.
- Agri-environnement : Depuis la PAC 2023, certaines subventions valorisent la création ou la préservation de zones humides ou tufières (sources : Chambre d’Agriculture des Hauts-de-France).
- Initiatives phares : Plusieurs fermes du secteur, telles que la ferme du Clos-Saint-Jacques à Auby, ont recréé des mares temporaires pour favoriser le retour des tritons et améliorer la qualité des sols.
- Le « champ-mare » : L’INRAE a montré que les mares agricoles permettent de stocker localement 140 à 300 m3 d’eau par an, contribuant à limiter l’érosion et le ruissellement des parcelles (Etude INRAE, 2021).
L’accompagnement technique et la sensibilisation restent essentielles, pour concilier production et maintien du patrimoine naturel.
Des exemples inspirants ailleurs en France et en Europe
- Flandres belges : Un réseau de plus de 5000 mares a été maillé pour maintenir les populations de tritons crêtés, autrefois proches de l’extinction. Résultat : leur population a doublé en vingt ans (Natagora, 2018).
- Pays de la Loire : Le programme « Remise en Eaux » a permis de restaurer 1500 mares en 10 ans, grâce au croisement des financements publics, privés et citoyens.
Ces retours d’expérience soulignent l’importance des alliances locales : élus, associations, agriculteurs, riverains. La mobilisation coordonnée fait la différence.
Quelles aides pour passer à l’action ?
- Subventions locales : Le Conseil Départemental du Pas-de-Calais et l’Agence de l’Eau Artois-Picardie proposent régulièrement des appels à projets pour la réhabilitation de mares et la gestion durable des milieux humides.
- Accompagnement technique : Le Conservatoire d’espaces naturels, la FREDON Hauts-de-France, la Maison du Parc Scarpe-Escaut, ou la LPO peuvent guider les collectivités ou particuliers (étude de faisabilité, diagnostic faune-flore, conseils de gestion).
- Médiation : Certains programmes éducatifs accompagnent les écoles ou centres sociaux pour comprendre, restaurer et suivre l’évolution des mares locales (« Mares pédagogiques », Fédération des clubs CPN).
Des gestes simples, ouverts à chacun
- Laisser vivre une mare de jardin : Bannir les produits chimiques, limiter la tonte autour de la zone, installer une rampe ou une bordure pour éviter les chutes accidentelles d’animaux ou d’enfants.
- Sensibiliser autour de soi : Relayer les connaissances, organiser une sortie découverte, participer aux inventaires ou chantiers locaux.
- Pousser à l’action collective : Demander à sa commune de s’engager dans une démarche ZAN, soutenir une association naturaliste locale, promouvoir la préservation des sols dans les conseils de quartier.
Pour aller plus loin : une vigilance nécessaire, et des paysages à réenchanter
Lutter contre l’artificialisation des sols, c’est choisir, collectivement, quels paysages nous voulons transmettre. Protéger les mares relève d’une démarche immédiate mais aussi patrimoniale : chaque point d’eau, chaque sol vivant, dessine un territoire résilient face au changement climatique. Le chantier est vaste, mais la dynamique existe – elle mérite d’être amplifiée.
Sur chaque coin de terre redevenu perméable, sur chaque mare rouverte, c’est la biodiversité locale, la mémoire du territoire, et la qualité de vie de tous qui progressent. Il est encore temps de rejoindre ce mouvement.
- Pour découvrir où se situent les mares de votre quartier, demandez l’inventaire communal ou participez au prochain chantier nature local.
- Plus d’informations sur airesmarinesnaturelles.fr, zones-humides.org, ou auprès de la LPO Hauts-de-France.