Gérer les boisements autrement : la transition forestière à l’échelle locale

30/12/2025

Pourquoi la gestion des boisements locaux est aujourd’hui un enjeu majeur

Chaque promenade en forêt ou au bord d’un petit bois communal révèle la vitalité et la fragilité de ces espaces. Les attentes envers les boisements ont changé : des lieux de promenade, ils sont devenus de véritables laboratoires pour la biodiversité, outils face au dérèglement climatique, réservoirs de bien-être et supports d’économie locale. Mais quels rôles précis jouent aujourd’hui les collectivités locales ? Comment structurent-elles cette gestion durable, entre préservation, exploitation raisonnée et participation citoyenne ?

Sur près de 17 millions d’hectares de forêts métropolitaines (Ministère de l’Agriculture, 2023), plus de 3,8 millions d’hectares sont détenus ou gérés par des collectivités (communes, intercommunalités, départements…), souvent héritage des forêts dites « communales », régies par le Code Forestier depuis Napoléon. Mais la gestion durable ne s’improvise pas. Elle se construit sur le temps long, entre chantiers sylvicoles innovants, arbitrages et animation locale.

Les outils concrets à disposition des collectivités pour gérer durablement les boisements

  • Le Plan Simple de Gestion (PSG)
    • Obligatoire pour les forêts communales de plus de 25 hectares (article L212-1 du Code forestier).
    • Définit pour 10 à 20 ans les objectifs de production, de préservation écologique et d’accueil du public.
    • Établi majoritairement avec l’appui de l’Office National des Forêts (ONF).
  • La charte forestière de territoire
    • Document de dialogue local, souvent à l’échelle intercommunale.
    • Elle cible l’équilibre entre valorisation du bois local, maintien des paysages et actions éducatives.
    • En 2023, plus de 200 territoires couvraient une charte forestière en France (FNCOFOR).
  • Le label “Forêt d’Exception”
    • 39 forêts en France bénéficient de ce label (ONF, 2023), dont plusieurs gérées par des collectivités.
    • Il valorise la gestion innovante et partagée, la mise en avant du patrimoine naturel et l’ouverture au public.
  • Les aires protégées et Natura 2000
    • 30 % des forêts communales françaises sont incluses dans des périmètres Natura 2000 (OFB, 2022).
    • L’obtention de subventions pour des plans de gestion douce ou restauration d’habitats y est facilitée.

Des pratiques forestières renouvelées : observer, accompagner, restaurer

Privilégier une sylviculture « proche de la nature »

Une tendance saisissante aujourd’hui : près de 40 % des collectivités gestionnaires disent privilégier des modes de sylviculture avec un minimum de coupes rases et un maintien de vieux arbres ou d’arbres morts sur place, essentiels à la biodiversité locale (Rapport ONF 2023). Les essences locales (chêne sessile, hêtre, érables) sont favorisées lors des plantations de renouvellement, avec des mélanges pour diversifier la structure de la forêt.

  • La commune de Marly-le-Roi a, par exemple, introduit depuis 2018 des îlots de sénescence sur 10 % de ses parcelles pour favoriser la faune saproxylique (insectes liés au bois mort).
  • Montreuil a lancé des chantiers « jardiner sa forêt » : mélange naturel, éclaircies douces, gestion de la régénération naturelle plutôt que plantation systématique.

La restauration écologique appliquée aux lisières et au sous-bois

La reconstitution de lisières, mise en place de haies mellifères en périphérie des massifs communaux, restauration de mares forestières… Ces projets, souvent coordonnés avec des associations naturalistes, montrent leur efficacité : en moyenne, la biodiversité aviaire augmente de plus de 25 % dans les cinq années suivant la restauration de ces micro-habitats (Suivi LPO, 2017-2022).

À partir de 2021, plusieurs petites communes de Seine-et-Marne, dans le cadre des Plans Climat-Air-Énergie Territoriaux, ont restauré collectivement 14 kilomètres de lisières boisées, offrant ainsi une trame verte et bleue connectée à l’échelle du territoire.

Anticiper les risques sanitaires et climatiques

Le changement climatique met les gestionnaires locaux face à des défis inédits : dépérissement du chêne, scolytes sur l’épicéa, sécheresses et feux précoces. Depuis 2018, près de 150 000 hectares de forêts communales ont subi un dépérissement important, principalement dans l’Est et le Sud-Ouest (IGN, 2023). Les collectivités, appuyées par l’ONF, adaptent leurs plantations : diversification des essences, introduction d’arbres plus résistants (chêne pubescent en plaine, cèdre dans le sud du Massif central), suivi sanitaire annuel.

  • En Haute-Corrèze, un collectif de 8 communes suit un protocole participatif de veille sanitaire, impliquant élus et bénévoles, pour détecter les foyers d’infestation de ravageurs.
  • Plusieurs villes pilotent des “expérimentations climatiques” : micro-parcelles test avec différentes essences, arrosage temporaire, cantonnement temporaire pour limiter le piétinement en période de stress hydrique.

La gestion durable, facteur de lien social et d’économie locale

Boisements communaux : leviers économiques sous-estimés

Le bois communal représente moins de 10 % du bois récolté annuellement en France, mais il est essentiel pour de multiples entreprises locales : scieries, artisans, centrales de biomasse, filières courtes bois-énergie. Selon France Bois Forêt, près de 80 000 emplois indirects sont liés à l’activité artisanale et industrielle générée par la gestion des forêts publiques, dont de nombreux emplois non délocalisables.

Des appels d’offres « circuits courts » se multiplient : ainsi, le Syndicat Intercommunal du Bois de Valenciennes met à disposition du bois d’éclaircie auprès de 4 entreprises locales de charpente, créant une valeur ajoutée directe pour le territoire.

L’importance de la concertation citoyenne et de l’éducation

  • Les « diagnostics partagés » : balades commentées, ateliers de cartographie participative, enquêtes de perception permettent d’intégrer les attentes du public. À Alençon, 600 habitants ont été associés à la refonte de la gestion du bois communal en 2022.
  • L’éducation à l’environnement : Les collectivités mettent en place des programmes scolaires, classes vertes, chantiers jeunes (exemple du Parc naturel régional Scarpe-Escaut), sensibilisant chaque année plusieurs centaines d’enfants à la gestion forestière.
  • Initiatives citoyennes réplicables : la création de “forêts citoyennes” à gestion partagée, comme à Ungersheim en Alsace, où des associations co-construisent le plan de gestion avec la commune.

Adapter les modèles de gouvernance : vers une gestion forestière concertée

  • Le rôle central de l’ONF : gestionnaire historique, il accompagne aujourd’hui la diversification des modèles (gestion partagée, appui aux décisions communales, veille sanitaire, formation des élus).
  • La montée en compétence des élus locaux : grâce aux cycles d’ateliers OFB-ONF, les élus développent de nouveaux réflexes en matière de gestion concertée, achats publics responsables, lutte contre les coupes illégales.
  • La contractualisation et la mutualisation : contrats avec des exploitants engagés (certification PEFC/FSC), groupements intercommunaux ou syndicats mixtes pour mutualiser les moyens (matériel, expertises, communication).

Par ailleurs, les collectivités intègrent de plus en plus la gestion forestière à d’autres politiques locales : biodiversité, énergie, urbanisme, protection des sols et de l’eau. Cela favorise la création de véritables « projets de territoire », où le boisement devient un pivot du développement local durable.

Ressources locales, nouveaux enjeux, nouveaux liens

La gestion durable des boisements par les collectivités locales est aujourd’hui un laboratoire d’innovation sociale et écologique. À chaque territoire son récit : chantiers citoyens, plans de gestion concertés, intégration des impératifs climatiques, économies locales redynamisées. Ce qui se joue dans les communaux, c’est la capacité collective à faire de la forêt non seulement une ressource, mais un bien commun vivant, ajusté aux attentes contemporaines.

Si une promenade forestière n’a pas la même saveur qu’un rapport technique, elle est pourtant née de ces arbitrages, du dialogue encore frais entre élus, naturalistes et habitants, et des multiples regards portés sur cet écosystème partagé. Les communes, toutes tailles confondues, y inventent chaque jour de nouvelles formes de responsabilité territoriale : une gestion qui, sans dogmatisme, tente concrètement de concilier long terme, accueil du public, résilience, et économie locale.

En savoir plus à ce sujet :