Quand la nature refait surface : friches en reconversion écologique à Hénin-Carvin

25/03/2026

Un territoire marqué par son histoire minière et industrielle

Dans l’agglomération d’Hénin-Carvin, terres de charbon et de canaux, la nature et l’industrie ont longtemps avancé de concert, parfois en s’ignorant, parfois en s’entrechoquant. Cette cohabitation a laissé derrière elle de nombreuses friches, ces espaces « laissés pour compte » qui longtemps n’attiraient ni les promeneurs ni les décideurs. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, ce patrimoine oublié se réinvente : les friches industrielles, minières, logistiques, ferroviaires ou commerciales se transforment peu à peu en réservoirs de biodiversité, en corridors écologiques ou en cœurs de nature à l’échelle urbaine.

Selon l’Observatoire régional de l’environnement et des déchets (ex-Picardie Nature), le Pas-de-Calais comptait, en 2021, plus de 1 800 hectares de friches recensées, dont près de 20% sur la seule communauté d’agglomération Hénin-Carvin (Région Hauts-de-France). Mais la statistique ne dit pas tout : ici, chaque friche a son histoire, sa géographie, ses potentiels à révéler.

Quels types de friches à Hénin-Carvin ?

On distingue localement plusieurs grandes familles de friches :

  • Friches minières : terrils plats ou coniques, anciens carreaux de fosses, délaissés d’exploitation.
  • Friches industrielles : anciens sites chimiques, ateliers ferroviaires, usines désaffectées, silos.
  • Friches ferroviaires : emprises de voies abandonnées, triages, quais désaffectés.
  • Friches commerciales et logistiques : grandes surfaces fermées, parkings retournés à la végétation, hangars vides.

Toutes ont en commun d’être, à un moment donné, « libérées » de leur usage initial, et d’entamer, souvent discrètement, une reconquête naturelle.

Panorama des friches en reconversion écologique : sites emblématiques et dynamiques locales

1. Le parc du terril 94 dit « Terril du 11/19 » à Loos-en-Gohelle / Hénin-Beaumont

  • Superficie : près de 90 hectares
  • Historique : Terril emblématique, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Exploité jusqu’aux années 1970, il fut laissé en friche avant d’être protégé dès les années 1990.
  • Aujourd’hui : Le site, géré par le Conseil départemental et l’association Chimed, fait l’objet d’un ambitieux plan de restauration écologique : réouverture des pelouses, coupe raisonnée de bouleaux, protection des orchidées sauvages et observation régulière de la faune pionnière (alytes, crapauds calamites, fauvettes, alouettes, etc.). Ce terril accueille chaque année plus de 7 000 visiteurs scolaires et autant de promeneurs (Source).

2. L’ancienne friche du site Ferroviaire Sernam à Hénin-Beaumont

  • Superficie : 15 hectares
  • Historique : Friche originellement ferroviaire, ensuite logistique.
  • Projet de reconversion : En 2023, la ville d’Hénin-Beaumont, soutenue par l’EPF Nord-Pas-de-Calais et la Région, a lancé un projet de renaturation partielle visant à créer un espace de compensation écologique adossé au développement d’un nouveau quartier. De nombreux inventaires (oiseaux, reptiles, flore pionnière) ont révélé la présence d’espèces d’intérêt, comme la huppe fasciée ou la rosalie des Alpes.
  • Avancée : 40% du site doit être rendu à la nature, l’autre partie à des usages économiques compatibles (bureaux, PME, ateliers partagés). Les travaux sont co-conçus avec des écologues et suivis par un comité scientifique local (Source : EPF NPDC).

3. Les friches humides de la « Zone verte de Montigny-en-Gohelle »

  • Superficie : 24 hectares
  • Caractéristiques : Zone de décompte et d’affaissement minier, devenue marais, jachères, prairies humides et plans d’eau.
  • Reconversion : Depuis 2018, la communauté d’agglomération porte avec le Conservatoire d’espaces naturels Hauts-de-France une démarche de protection et de restauration : coupe des invasives, création de mares pédagogiques, sentiers « nature » balisés, accueil de guides bénévoles. Espèces phares : tritons crêtés, cuivrés des marais, iris jaunes, et plus récemment, nidification du grèbe à cou noir.

4. La friche de la Zone commerciale du Bas-Pays à Dourges

  • Superficie : 8 hectares
  • Situation : Entre un ancien supermarché détruit en 2014 et les anciens magasins logistiques, le site est resté plusieurs années clos et peu fréquenté, ce qui a permis l’installation de plus de 220 espèces végétales recensées (dont l’épervière piloselle et la gesse printanière).
  • Projet : Un collectif citoyen « Les jardins du Bas-Pays » propose une co-gestion partagée alliant trames vertes, jardins familiaux, ruchers urbains et espaces refuges faune/flore. En 2022, le site servait de réserve urbaine pour le crapaud calamite lors des épisodes de forte pluie, preuve de résilience écologique.

5. La reconversion de la « Friche Stefani » à Bois-Bernard/Billy-Montigny

  • Superficie : 12 hectares
  • Historique : Ancien site industriel chimique, dépollué dans les années 2010.
  • Projet : Après un vaste chantier de phytoremédiation (dépollution par les plantes), le site accueille aujourd’hui des prairies naturelles et une zone tampon humide. En complément, un partenariat avec la Ligue de Protection des Oiseaux a permis de replanter des haies bocagères et de restaurer une ancienne mare forestière, aujourd’hui occupée par la rainette arboricole (LPO France).

Pourquoi miser sur la reconversion écologique des friches ?

  • Biodiversité exceptionnelle : Selon une étude du Muséum national d’histoire naturelle (2022), les friches urbaines et industrielles accueillent en moyenne 20% d’espèces de plus que les parcs urbains aménagés classiques sur la faune invertébrée et 30% de diversité floristique supplémentaire, avec de nombreuses espèces patrimoniales.
  • Corridors écologiques : Les friches jouent un rôle décisif pour relier les massifs boisés, les canaux et les espaces agricoles : elles forment la fameuse « trame verte et bleue » inscrite dans le SRCE Hauts-de-France.
  • Services rendus : Rafraîchissement urbain en période de canicule, filtration naturelle des eaux de ruissellement, accueil d’activités pédagogiques et de mobilité douce.
  • Valorisation sociale et citoyenne : De plus en plus de friches sont portées par des initiatives citoyennes, des jardins partagés ou des animations scolaires : un levier d’appropriation et d’inclusion.

Défis, contraintes et limites

  • Dépollution : Nombre de friches (chimie, pétrole, ferroviaire) nécessitent des opérations longues et coûteuses avant réouverture au public ou restauration écologique. Par exemple, la réhabilitation complète de l’ancien site Péchiney à Courrières a dépassé les 16 millions d’euros sur 10 ans.
  • Accès au foncier : Propriété morcelée, héritages complexes freinent parfois les projets, d’où l’intervention croissante d’établissements publics fonciers.
  • Equilibre nature/usages : Toute reconversion suppose un arbitrage avec les besoins en logement, activité ou transport. Certains projets « d’écoparcs » ou de compensation environnementale font l’objet de débats locaux.
  • Notoriété : L’image négative de la « friche qui dévalorise » persiste, bien que 67% des riverains interrogés par l’Agence d’urbanisme de Lens en 2022 plaçaient la biodiversité en tête de leurs attentes concernant ces sites (Source).

Initiatives associatives et implications citoyennes remarquables

  • Chimed et CPIE Chaîne des Terrils : Travaux de sensibilisation, chantiers participatifs, balades naturalistes (2 000 personnes accueillies en 2023 sur l’ensemble Hénin-Carvin/Loos-en-Gohelle).
  • Le collectif Graines Urbaines : Organisation de relevés botaniques collectifs, jardins éphémères, réflexion sur l’intégration de micro-maraîchages sur anciens parkings.
  • Des naturalistes indépendants : Suivis ornithologiques saisonniers, opérations « crapaudrome » au moment de la migration des amphibiens.

Perspectives pour demain : que nous disent les friches d’Hénin-Carvin ?

La dynamique de reconversion écologique s’amplifie année après année : non seulement grâce aux volontés politiques ou à l’appui technique des associations locales, mais aussi à l’attention croissante des habitants pour la nature de proximité. Les friches, longtemps considérées comme des héritages gênants, démontrent leur capacité à créer du commun, à retisser des liens humains et écologiques. Si chaque site a son tempo – du projet pilote à la restauration discrète – tous contribuent à remodeler la relation au territoire. De futurs corridors écologiques pourraient, à l’image de ceux déjà en germination à Loison-sous-Lens, relier les friches aujourd’hui encore isolées.

Les défis restent nombreux, mais l’émerveillement demeure : chaque printemps, ici, les orchidées jaunes des terrils ou le vol furtif du torcol sur un parking en friche rappellent qu’aucune reconversion ne ressemble à la précédente – et que c’est là toute la richesse, magique et fragile, des nouveaux paysages d’Hénin-Carvin.

Sources complémentaires :

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