Voyage au fil de l’eau : de la Deûle au canal de Lens, mémoire vivante du territoire
Entre l’immensité des plaines humides et la silhouette des terrils, le Nord–Pas-de-Calais n’a jamais vécu loin de ses eaux. L’histoire du canal de Lens et...
10/12/2025
Savoir si une forêt se porte bien, ce n’est pas seulement mesurer sa surface ou compter ses arbres. Le véritable état écologique d’un bois se lit souvent plus près du sol, à hauteur d’homme ou, parfois, les quatre fers en l’air, lunettes embuées de rosée. Ce sont alors les plantes discrètes, tapies sous les houppiers, qui nous racontent ce qui se joue ici et maintenant – ou ce qui s’est joué il y a dix, vingt, voire cent ans.
Dans le jargon écologique, on parle d’espèces bioindicatrices ou simplement indicatrices : les plantes dont la présence, l’abondance ou l’absence signale la qualité – ou la dégradation – d’un écosystème. Les forêts du bassin minier, comme toutes les autres, livrent leurs secrets à qui sait lire ces indices, un peu comme une trame invisible tissée entre pierres, humus et vie.
En France, l’Office National des Forêts, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) ou le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF) recourent régulièrement à ces indicateurs pour suivre la santé des milieux boisés (OFB).
Certaines espèces poussent lentement, colonisent mal les milieux et ne résistent ni à la coupe rase ni au retournement du sol. Leur présence trahit donc une continuité forestière, parfois multi-séculaire. Quelques exemples bien connus en région et au-delà :
Dans le Nord-Pas-de-Calais, la prévalence de ces espèces dans les vieilles futaies, souvent sur sols riches en sédiments - argiles ou limons - est un indicateur solide de qualité et d’ancienneté (Source : INPN).
Les forêts à forte diversité de cryptogames (mousses, hépatiques, lichens) sont associées à une pression humaine modérée et à des microclimats constants. Certaines études anglaisessoulignent que la biomasse mousseuse en forêt ancienne peut être plus de 100 fois supérieure à celle des boisements de moins de 50 ans (Journal of Ecology).
L’abondance printanière de ces espèces traduit la capacité du sol forestier à garder un réservoir de graines multiples et à protéger la régénération naturelle, menacée par les passages de machines ou la fragmentation des parcelles.
Si certaines plantes témoignent d’une santé de fer, d’autres révèlent à l’inverse des déséquilibres, souvent liés à la fragmentation, au surpâturage ou à l’eutrophisation :
Les naturalistes estiment qu’au-delà de 20 % des couvertures végétales composées de ces espèces nitrophiles ou pionnières, la forêt subit un déséquilibre écologique marqué. (ONF, 2022)
Les anciennes forêts relictuelles du bassin minier sont fragiles, mais elles cachent encore des reliques intéressantes parmi la flore :
À titre d’exemple, les efforts de protection menés dans la forêt de Marchiennes ou les bosquets relictuels du Parc d’Olhain montrent une nette progression de la Parisette (jusqu’à 30% des stations recensées sur 15 ans dans les secteurs non fragmentés – Données EDEN 62).
Au-delà de l’observation simple, il existe aujourd’hui des méthodes standardisées d’évaluation écologique pour les forêts françaises :
Illustration locale : lors du projet Trame Verte & Bleue mené dans la région entre 2012 et 2019, la présence simultanée d’anémone des bois, de jacinthe sauvage et de plusieurs mousses rares sur un même site a permis de faire classer certaines parcelles en zone Natura 2000 (TVB).
| Espèce | Indication | Période d’observation |
|---|---|---|
| Anémone des boisAnemone nemorosa | Ancienne forêt, sol frais et ombragé | Mars-Avril |
| ParisetteParis quadrifolia | Sol peu perturbé, longue continuité écologique | Mai-Juin |
| Jacinthe des boisHyacinthoides non-scripta | Forêts atlantiques préservées | Avril-Mai |
| Ortie dioïqueUrtica dioica | Excès d’azote, sur-fertilisation locale | Avril-Octobre |
| Lys martagonLilium martagon | Sous-bois instables et moyennement humides | Juin-Juillet |
| Ail des oursAllium ursinum | Lieux frais, très peu pollués | Avril-Mai |
La forêt se lit, s’écoute et s’observe par ses plantes. À Hénin-Carvin comme dans toute la France tempérée, la clé reste la diversité des espèces spécialistes : présence de Parisette ou d’anémone, tapis de jacinthe ou mosaïque de mousses rares sont autant de voyants verts. À l’inverse, le foisonnement d’orties, de ronces ou de bouleaux traduit un déséquilibre qu’il peut être crucial de corriger (diminution des apports en azote, limitation des coupes, restauration des sols).
Les naturalistes préconisent une veille annuelle : cartographier les espèces indicatrices majeures, suivre les interventions sylvicoles et dialoguer avec les propriétaires et acteurs locaux. Les citoyens et scolaires peuvent s’y former (opérations “Un carré pour la biodiversité”) pour aider à l’inventaire collectif : une démarche de science participative récompensée par un attachement accru à « leur » forêt.
Au fil des saisons, la forêt d’Hénin-Carvin, par sa flore, rappelle que ni la santé des bois ni celle de ses habitants ne sauraient se résumer à un compteur d’arbres ou de promeneurs. Ce sont les plantes, parfois oubliées ou minuscules, qui disent le mieux l’état d’équilibre – ou d’alerte – de ces patrimoines vivants à préserver.