Sentinelles des marais : qui vit grâce aux zones humides autour d'Hénin-Carvin ?

12/02/2026

Les zones humides, cœur battant (mais discret) de la biodiversité locale

On les traverse parfois sans les voir, happés par leur silence ou le fouillis végétal qui les camoufle. Pourtant, mares, étangs, anciens bras morts de la Deûle, tourbières d’Artois ou prairies inondables du Pas-de-Calais, les zones humides jouent un rôle de refuge pour une foule d’espèces animales. Leur importance pour l’équilibre écologique local, notamment dans des territoires comme celui d’Hénin-Carvin, est immense — tant par l’accueil qu’elles offrent que par le lien qui unit la faune à ces milieux singuliers. Quelles espèces y trouvent un abri irremplaçable ? Quels sont leurs besoins spécifiques ? Pourquoi disparaissent-elles parfois avec l’assèchement des sols ?

Une mosaïque de milieux : que recouvrent “zones humides” ?

En France, la définition officielle (loi sur l’eau de 1992) englobe tout espace, environnement ou sol gorgé d’eau, soit en permanence, soit de manière temporaire. Cela inclut :

  • Les mares (naturelles ou créées par l’homme, souvent temporaires ou éphémères dans les friches industrielles locales)
  • Les étangs et plans d’eau
  • Les prairies humides, roselières, saulaies
  • Les rivières, ruisseaux, bras morts
  • Les tourbières et marais

La région d’Hénin-Carvin — marquée par une histoire industrielle, des exploitations minières et la reconquête de vieux terrains de friche — offre une incroyable diversité de zones humides : entre mares de terrils, inondations saisonnières, étangs forestiers ou zones tampons agricoles. Les compte-rendus du Conservatoire d’espaces naturels Hauts-de-France (CEN) chiffrent à environ 1 000 hectares la surface de zones humides préservées, souvent morcelées, dans le secteur de Lens-Hénin.

Oiseaux : le ballet essentiel des dépendants des marais

La richesse ornithologique des zones humides du Nord-Pas-de-Calais est exceptionnelle… mais aussi fragile. Certaines espèces en sont si dépendantes qu’elles disparaissent dès lors que l’eau, la vase ou la roselière ne sont plus présents, même ponctuellement.

  • La Rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus) : Ce petit oiseau n’apparaît que dans les étendues de roseaux. La LPO Hauts-de-France a suivi sa disparition de certains sites asséchés ces vingt dernières années. Discrète, elle tisse son nid suspendu entre les chaumes, à l’abri de la montée des eaux.
  • Le Butor étoilé (Botaurus stellaris) : Figure mythique de nos grandes roselières régionales. Invisible, parfaitement camouflé, son “hou hou” grave résonne au crépuscule. Il ne subsiste de nicheurs qu’au cœur des marais de la Sensée ou autour des plans d’eau d’Avion-Liévin (source : Observatoire régional de l’avifaune).
  • Sterne pierregarin (Sterna hirundo) : Dépend de la présence d’îlots nus, émergés temporairement (gravières ou sablières en eau). Elle y niche en colonie, les pieds dans la vase. Sur la plateforme de Guesnain, la colonie fut sauvée en 2021 par la gestion adaptée du niveau d’eau (LPO, suivi 2021).
  • Sarcelle d’hiver (Anas crecca) et Bécassine des marais (Gallinago gallinago) : Ces migrateurs stationnent dans les prairies inondées à la recherche d’invertébrés, en pleine période de crue automnale.
  • Martin-pêcheur d’Europe (Alcedo atthis) : Cette flèche turquoise ne se pose et ne pêche que sur les berges verticales ou surplombant des cours d’eau calmes. Son effondrement local est corrélé à l’artificialisation des berges et au comblement des bras morts.

Pour ces espèces, une simple sécheresse prolongée, le drainage d’une pièce d’eau ou l’arrachage de végétation rivulaire peuvent suffire à entraîner l’absence totale de reproduction pendant une saison, voire à faire migrer la population ailleurs. Le département du Pas-de-Calais a perdu plus de 60% de ses roselières en un demi-siècle (source : Pôle-Relais Mares, Zones Humides & Dépendances).

Amphibiens & reptiles : la vie sur le fil de l’eau

Les amphibiens sont les “baromètres” des zones humides. Leur biologie les rend strictement tributaires de ces milieux pour au moins une phase de leur vie. Une étude de l’Agence Régionale de la Biodiversité dénombre près de 16 espèces d’amphibiens dans les Hauts-de-France, la moitié menacées localement par l’assèchement des mares ou la pollution agricole.

  • La Grenouille agile (Rana dalmatina) : Elle pond ses œufs très tôt dans l’année, dans de petites mares peu profondes qu’elle partage parfois avec la salamandre tachetée. Une disparition prématurée de l’eau condamne la ponte à mortalité.
  • Le Triton crêté (Triturus cristatus) : Espèce “parapluie” des mares de plaine, ses populations ne subsistent que grâce aux réseaux de mares proches. Sur Hénin-Carvin, il dépend des mares relictuelles en lisière de boisements humides – une réalité fragile du fait du comblement de nombreuses pièces d’eau.
  • Le Pélodyte ponctué (Pelodytes punctatus) : Petit anoure très discret, observé à l’occasion d’inondations temporaires dans les pelouses de terrils.

Les reptiles sont moins riches mais certains leur sont également inféodés :

  • La Couleuvre à collier (Natrix helvetica) : Elle chasse principalement dans les prairies inondées, les mares poissonneuses et lisières d’étangs.
  • Lézard vivipare (Zootoca vivipara) : ses populations, jadis répandues dans les prairies humides, régressent fortement suite au drainage et à la fermeture de certains sites (source : Atlas des amphibiens-réptiles Nord-Pas-de-Calais, GEMEL).

Libellules, insectes et invertébrés : bijoux méconnus et indispensables

Les invertébrés aquatiques, très discrets, sont pourtant les premiers bénéficiaires des zones humides. Ils en dépendent à tous les stades de leur vie (œufs, larves, adultes). L’Observatoire national des zones humides estime qu’en France, une mare de 50m² accueille à elle seule jusqu’à 80 espèces d’invertébrés différents (hors microfaune).

  • Libellules (Odonates) : Les espèces emblématiques comme l’Agrion gracieux (Coenagrion pulchellum) ou la Cordulie à corps fin (Oxygastra curtisii), rare dans la région, exigent une qualité d’eau excellente. Leur régression alerte souvent sur la santé globale du milieu.
  • Dytiques, notonectes, hydrophiles : Ces coléoptères et punaises d’eau forment l’essentiel de la chaîne alimentaire de nombreux oiseaux et amphibiens. Leur présence assure la régulation des moustiques et autres larves.
  • Éphémères, chironomes, moustiques : Essentiels dans la décomposition des débris organiques et le recyclage de la matière. Les larves d’éphémères sont par ailleurs des indicateurs de qualité écologique.

Certaines espèces rarissimes n’existent plus que dans quelques mares relictuelles du bassin minier : par exemple, le Gomphe de Graslin (Gomphus graslinii), interdit de visite lors de la sécheresse de 2022, ou la Leucorrhine à large queue retrouvée après plusieurs décennies d’absence sur le site du terril 110 (Inventaire naturaliste, CAHC 2023).

Mammifères, chauves-souris et habitants “indirects”

Si les zones humides du territoire hébergent peu de grands mammifères strictement inféodés (comme le castor, revenu sur l’Escaut mais absent du secteur), nombre de petits mammifères et chauves-souris en sont pourtant tributaires, parfois lors de brèves phases de leur vie.

  • La Musaraigne aquatique (Neomys fodiens) : Signe d’une bonne qualité d’eau, elle ne subsiste que dans les ruisseaux et fossés exempts de pollution sévère.
  • Le Campagnol amphibie (Arvicola sapidus) : Rare, il habite les berges herbeuses et peut se déplacer en nageant entre fossés et mares.
  • Chauves-souris : Plusieurs espèces, dont la Pipistrelle commune ou la Sérotine, chassent au crépuscule la nuée d’insectes aquatiques émergeant des plans d’eau. Leur abondance saisonnière dépend étroitement de la richesse de ces insectes.

Il existe une faune de passage — cerf élaphe, chevreuil, sanglier — qui exploite ces zones comme abreuvoirs ou pour se nourrir de végétaux tendres, mais ils n’y sont pas inféodés. En revanche, la disparition d’une mare, le curage d’un fossé ou la destruction d’une roselière ont parfois un effet “domino” sur la chaîne alimentaire de tout un secteur.

Quelques chiffres-clés et anecdotes locales

  • En 2021, la Fédération de pêche du Pas-de-Calais recense 95 espèces différentes de poissons, dont 11 figurent sur la liste rouge régionale, principalement à cause de la régression des zones humides.
  • La LPO signale que 38% des oiseaux nicheurs d’eau douce répertoriés ces vingt dernières années ont vu leurs effectifs chuter de moitié dans le bassin Lens-Hénin.
  • Le réseau des mares agricoles de la plaine de la Gohelle héberge toujours, contre toute attente, l’Alyte accoucheur, un crapaud dont le chant de clochette trahit la présence, même à proximité des secteurs urbanisés.
  • Sur le terril du bois de l’Alouette (Hénin-Beaumont), le retour ponctuel de la Bondrée apivore a coïncidé avec le maintien d’une micro-mare temporaire, préservée volontairement lors de l’entretien du site (source : Groupe ornithologique Nord).

Préserver les zones humides, c’est sauvegarder un réseau vivant

Au fil des décennies, la disparition des zones humides s’accélère. En moins de 100 ans, les Hauts-de-France ont perdu plus de 66% de leurs prairies inondées et 87% de leurs mares d’origine naturelle (source : Ministère de la transition écologique, rapport 2022). Pourtant, ces petits milieux, résilients mais fragiles, structurent toute la biodiversité locale : sans eau libre, ni microclimat humide, ni tapis végétal adapté, une multitude d’espèces disparaissent en silence, avec le cortège de services écologiques qui nous échappent.

Agir pour maintenir ou restaurer ces zones, c'est protéger bien plus que des grenouilles ou des roseaux : c'est garantir l’avenir d’une biodiversité régionale, et maintenir un équilibre nécessaire à la santé des territoires comme celui d’Hénin-Carvin. Observer une rousserolle au petit matin, croiser une libellule sur une friche humide ou entendre le bref “plouf” d’une grenouille, ce sont là des signes que la nature pulse encore, tout près. C’est aussi la promesse que, même dans un paysage hérité du charbon, l’eau sait encore faire vivre le vivant… et émerveiller les curieux.

Sources : LPO Hauts-de-France, CEN Hauts-de-France, Pôle Relais Zones Humides, Atlas régional Amphibiens-reptiles (GEMEL), ONZH, Fédération de pêche 62, CAHC, ministère de la Transition écologique.

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