Bois d’Hénin-Carvin : richesse cachée du territoire, de la biodiversité à la qualité de vie

24/11/2025

La forêt dans le Pas-de-Calais : vestiges, recolonisations et enjeux locaux

L’image du Pas-de-Calais associe spontanément terrils, vastes plaines agricoles et villes ouvrières, laissant parfois dans l’ombre ses espaces boisés. Pourtant, les forêts et petits bosquets sont omniprésents dans la Communauté d’Agglomération d’Hénin-Carvin (CAHC). De grands massifs, tels le Bois de Florimond ou le Bois de l’Abbaye à Dourges, en passant par des taillis et coulées vertes plus modestes, tissent un réseau vivant et fragile. Au total, la CAHC abrite environ 9 % de son territoire en boisement, une couverture stable depuis la fin des années 2000, soit près de 1 300 hectares selon le Conseil Départemental du Pas-de-Calais.

Cette présence n’est pas anodine. Le département a vu son couvert forestier fondre de près de 80 % depuis le Moyen Âge, ravagé par l’industrialisation, l’extraction minière et l’urbanisation accélérée du XXe siècle (source : Office National des Forêts, Atlas Forestier du Nord-Pas-de-Calais, 2020). Les actuels espaces boisés sont donc à la fois hérités de poches anciennes, reconquis sur des friches minières ou issus d’initiatives récentes, et portent en eux la mémoire de plusieurs siècles de relations complexes avec la nature locale.

Des refuges de biodiversité insoupçonnés

Contrairement à certains a priori, diversité rime ici avec humilité : peu d’espèces spectaculaires, mais une mosaïque d’habitats vitaux pour des centaines d’espèces animales et végétales parfois rares dans la région.

  • Petits mammifères et grands voyageurs : Les bois locaux abritent blaireaux, écureuils roux, hérissons, renards et même des chevreuils furtifs observés à l’aube. Plusieurs espèces de chauves-souris menacées (pipistrelles, sérotines), protégées au niveau européen, profitent des vieux arbres creux pour leurs colonies estivales (source : GON, Groupe ornithologique et naturaliste du Nord - Pas-de-Calais, 2022).
  • Oiseaux nicheurs de l’ombre : Plus de 60 espèces repérées sur le secteur, dont la sittelle torchepot, la mésange huppée ou le pic épeiche (données Faune-paca.org). Le hibou moyen-duc y trouve également la tranquillité pour élever ses jeunes, tandis que des groupes de grives musiciennes investissent les lisières dès l’automne.
  • Trésors floristiques : Fougères, anémones des bois, violettes, hellébores et quelques orchidées (Orchis homme-pendu, Platanthère à deux feuilles) attestent d’une diversité insoupçonnée, qui dépend d’une gestion respectueuse des sols et des sous-bois.
  • Champignons et insectes : Plus de 80 espèces de champignons ont été recensées lors de mycologies citoyennes organisées chaque automne (source : Société Mycologique du Nord de la France). Côté insectes, le lucane cerf-volant (protégé par la législation nationale) figure parmi les « géants » discrets mais essentiels à la décomposition du bois mort.

L’ensemble forme un réservoir de biodiversité qui contraste fortement avec l’homogénéité des espaces agricoles alentours. Plusieurs sites sont également classés zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF), et servent de refuges à la fois pour des espèces communes et certaines en déclin.

Les espaces boisés, alliés du climat et de la santé publique

Leur rôle ne se limite pas au vivant « sauvage ». À Hénin-Carvin, la question climatique rend leur préservation encore plus urgente :

  • Absorption de CO2 : Les boisements de la CAHC captent en moyenne près de 7 000 tonnes équivalent CO2 chaque année, contribuant à tempérer les émissions locales (source : Observatoire Climat Hauts-de-France, rapport 2021).
  • Lutte contre les îlots de chaleur : En ville, la température de l’air peut grimper de 2 à 5°C de plus que dans les zones boisées par effet d’albédo et de transpiration foliaire. Les boisements urbains, même petits, deviennent des havres de fraîcheur lors des canicules (données Citepa, 2023).
  • Filtration de l’air et régulation hydrique : Les arbres captent particules fines, polluants et retiennent eaux de ruissellement lors d’averses, limitant inondations et lessivage des sols – un bénéfice sensible dans les communes inondées lors des événements pluvieux récents (voir DREAL Hauts-de-France, 2023).
  • Impact sur la santé mentale et physique : Plusieurs études démontrent que la proximité avec des espaces boisés abaisse le stress, favorise l’activité physique et améliore la cohésion sociale (source : Agence Santé publique France, 2020).

Des forêts façonnées par l’histoire et les usages

Le paysage forestier d’Hénin-Carvin ne doit rien au hasard. Quelques anecdotes locales illustrent la capacité de la nature à se réinventer :

  • Le Bois de Florimond : Jadis propriété agricole, délaissé puis envahi par des essences pionnières (bouleaux, robiniers), il a vu se reconstituer un véritable petit écosystème, à la faveur des politiques de trame verte et bleue engagées depuis 2015.
  • Les terrils moussus : Certains terrils, à cheval sur Hénin-Beaumont et Courrières, ont été délaissés après la fin de l’extraction. Sous l’action de la végétalisation spontanée, ces “collines noires” sont désormais recouvertes de forêts jeunes où s’aventurent chevreuils, lièvres et parfois rapaces diurnes (faucons crécerelles). Ils deviennent, par endroits, de véritables corridors écologiques reliant les différents bois.
  • Le Bois de l’Abbaye : Un rare exemple de bois mixte (hêtres, chênes, frênes) conservé sur plusieurs décennies, régulièrement visité par les scolaires du secteur pour des inventaires participatifs organisés par le CPIE Chaîne des Terrils.

Ici, chaque espace boisé porte la trace d’une histoire sociale : lieux de loisirs, itinéraires secrets des “chasseurs de champignons”, bases arrières pour certaines résistances pendant la Seconde Guerre mondiale, terrains de campement et aujourd’hui pour l’éducation à l’environnement.

Des menaces persistantes mais aussi des dynamiques d’espoir

Pourtant, la vitalité de ces bois est constamment remise en cause. Parmi les principaux défis :

  • Pression urbaine et fragmentation : Les zones boisées subissent les contrecoups des projets d’urbanisation ou d’infrastructures routières, qui morcellent le territoire et isolent les populations animales (étude DDTM 62, 2022).
  • Espèces exotiques envahissantes : La prolifération du robinier faux-acacia, de la renouée du Japon ou du cerisier tardif bouleverse les habitats autochtones, entraînant leur uniformisation.
  • Vieillissement des peuplements : Le manque de régénération naturelle menace l’équilibre des bois anciens. Dans certains secteurs, l’absence de jeunes arbres, souvent due à une surfréquentation ou à l’absence d’herbacées, compromet leur avenir à moyen terme.
  • Incivilités et dépôts sauvages : Les déchets jetés en forêt restent une problématique, avec un impact direct sur la faune et sur l’image que les habitants se font de leur patrimoine naturel (voir rapport mairie de Montigny-en-Gohelle, 2023).

Néanmoins, des solutions émergent : la gestion différenciée, le pâturage naturel expérimental sur certains espaces boisés en périphérie (parfois avec des moutons ou même des ânes), le suivi plus régulier de la flore, et l’implication croissante des habitants et associations dans la valorisation de ces lieux.

Depuis 2019, plus de 40 chantiers de plantation citoyenne ont permis de reboiser l’équivalent de 20 hectares, mêlant essences locales (chêne sessile, érable champêtre, aubépine) à une réflexion sur la résilience climatique des espèces implantées (portail Plantons le Décor, CAHC, 2024).

Accueillir et comprendre les espaces boisés : pistes pour agir près de chez soi

Les bois d’Hénin-Carvin ne donnent pas seulement à voir ; ils invitent à s’impliquer. Quelques gestes accessibles pour préserver et faire prospérer ces richesses naturelles :

  1. Adopter un comportement responsable lors de la promenade : rester sur les sentiers, ne pas laisser de traces, signaler toute incivilité ou dégradation auprès des collectivités.
  2. Participer aux inventaires participatifs organisés chaque année : observer et signaler faune et flore permet d’améliorer la connaissance du patrimoine local (voir agenda CAHC, sorties nature avec le GON).
  3. Privilégier les essences locales pour toute plantation privée : érables, noisetiers, aubépines, charme, favoriseront la résilience et la biodiversité de votre jardin ou du quartier.
  4. Soutenir les collectivités dans leurs démarches de création de trames vertes ou de corridors écologiques, essentiels pour relier les fragments boisés de l’agglomération.
  5. Diversifier les usages du bois : balades encadrées, ateliers de reconnaissance des arbres, chantiers de plantations sont régulièrement proposés.

Enfin, par le simple fait de partager ces connaissances, observer la succession des saisons depuis un talus boisé, où picorent mésanges et grimpent les lierres, chacun entretient le lien entre patrimoine vivant et quotidien.

Vers une cohabitation apaisée entre nature et ville

Les espaces boisés d’Hénin-Carvin sont de véritables révélateurs de l’équilibre fragile qui se joue à la lisière de la ville, des zones d’activités et du bocage en reconquête. Ils s’affirment comme supports du bien vivre local, réveillant la curiosité des enfants, enrichissant les parcours de santé et la vie associative, offrant le plus beau des refuges à une biodiversité méconnue que l’on croyait disparue.

À l’heure où les défis écologiques semblent écrasants, ces îlots verts rappellent la nécessité d’agir pied à pied, arbre à arbre, pour garantir que le territoire d’Hénin-Carvin reste un lieu d’inventivité, de résilience et d’ouverture sur le monde vivant.

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