Introduction : Quand l’eau dessine le visage du territoire
Entre terrils, arrière-cours industrielles et espaces agricoles ouverts, les milieux humides d’Hénin-Carvin font partie du tissu vivant du territoire. Rivières, mares, prairies inondables, zones boisées au sol gorgé d’eau : autant de poches de biodiversité, parfois discrètes, qui dépendent des cycles de l’eau. Mais, sous l’effet du changement climatique, ce fragile équilibre se dérègle. Ici comme ailleurs, une question s’impose : à quoi ressemblent ces métamorphoses sur le terrain ?
Des milieux humides, entre résilience et vulnérabilité
Les milieux humides de Hénin-Carvin ne sont pas des reliques : ils ont une histoire vivante, modelée par l’homme et la nature. Les anciennes gravières de la Deûle, les marais de Noyelles-Godault, ou les zones tampons du terril du 11/19 hébergent des espèces variées (Grenouille agile, Iris jaune, Butor étoilé). Ce sont des éponges naturelles qui régulent les crues et filtrent l’eau. Mais leur résilience n’est pas infinie. En France, 47% des zones humides ont disparu depuis 50 ans (ONZH, 2021). Qu’en est-il de leur capacité d’adaptation face à une accélération du dérèglement climatique ?
- Intenses sécheresses estivales, accentuées par le réchauffement planétaire, mettent en péril l’alimentation en eau et la survie de nombreuses espèces.
- Crues éclairs et inondations, plus fréquentes en automne-hiver, modifient le rythme de vie des habitats.
- L’augmentation des températures de l’eau perturbe la reproduction des amphibiens et des poissons locaux.
Effets du changement climatique sur la quantité et la qualité de l’eau
Le changement climatique se traduit en premier lieu par l’augmentation de la température moyenne (+1,7°C en moyenne dans la région Hauts-de-France entre 1961 et 2020, Météo France). Cette élévation modifie profondément l’hydrologie locale :
- Baisse du niveau des nappes et assec plus longs : Les nappes phréatiques alimentant mares et zones humides s’assèchent, provoquant un assèchement précoce des petites mares et des zones tourbeuses, indispensables à la reproduction des libellules ou des tritons. (BRGM, 2022)
- Pollutions concentrées lors des épisodes de sécheresse : Moins d’eau, c’est aussi une dilution moindre des polluants (pesticides, nitrates). Résultat : un stress accru pour les organismes aquatiques et des phénomènes d’eutrophisation plus fréquents.
- Sol compactés, ruissellement accentué : Après une longue sécheresse, les sols compactés ont du mal à absorber l’eau des pluies soudaines, aggravant les risques d’inondation et d’érosion locale.
Biodiversité des milieux humides en première ligne
Sous l’effet du bouleversement du climat, les cortèges d’espèces qui peuplent ces zones évoluent. Quelques tendances nettes :
- Floraison décalée : Certains végétaux de zones humides, comme le jonc épars ou les précieuses orchidées des prairies alluviales, voient leur floraison avancer ou raccourcir, compromettant la synchronisation avec les pollinisateurs.
- Migration des espèces : Des espèces méridionales (ex : Grenouille rieuse) colonisent progressivement le nord, mettant en difficulté certaines espèces adaptées au froid.
- Mortalité accrue des amphibiens : La fragmentation des mares, leur assec, et l’apparition de pathogènes favorisés par la chaleur (chitridiomycose) menacent grenouilles, tritons et crapauds. Selon la LPO, 20% des populations d'amphibiens du Pas-de-Calais ont décliné en 10 ans.
- Rareté de certaines plantes aquatiques : Le Scirpe des marais souffre d’évapotranspiration accrue et voit son aire de répartition se réduire, menaçant l’équilibre des petites zones marécageuses.
Étude de cas : La mare urbaine de Montigny-en-Gohelle
Depuis 2018, un suivi naturaliste montre que la population de Triton crêté y a chuté de 35%. Principale cause identifiée : l’abaissement du niveau d’eau sur la période de reproduction, combinée aux canicules record (été 2022).
Cycle de l’eau bouleversé : ici, le risque d’inondation, là, la sécheresse
Le paradoxe se lit dans le paysage : à Hénin-Carvin, on est confronté à la fois au spectre de la sécheresse et à celui de la crue fulgurante. Le bassin versant de la Deûle, passé d’un régime naturel à une forte artificialisation, réagit plus violemment aux épisodes extrêmes.
- Inondations hivernales : Entre novembre 2023 et janvier 2024, la Deûle a connu 3 épisodes de crue dépassant le seuil de vigilance en moins de 2 mois, causant localement des dégâts et l’inondation de zones agricoles (Vigicrues).
- Sécheresse estivale : Le mois de juillet 2022 a connu moins de 20 mm de précipitations, record de bas niveau sur 30 ans, entraînant un assec évoquant certaines régions du Sud-Ouest.
- Gestion de la ressource : Les débits du canal de la Souchez et les précieuses zones humides qu’il alimente doivent être adaptés sans cesse – tours d’eau, barrages provisoires, gestion active des écoulements.
Des services rendus menacés
Les milieux humides apportent des bénéfices écologiques précieux, qui s’amenuisent sous la pression climatique. Parmi eux :
- Filtration de l’eau : Les roselières et prairies humides atténuent la pollution, mais leur efficacité baisse quand elles sont asséchées ou saturées.
- Régulation des crues : En stockant l’eau temporairement, elles préviennent des inondations. Mais leur surface, déjà réduite, ne suffit plus toujours face à l’intensification des événements météo (MNHN, 2022).
- Puits de carbone : Les tourbières, encore présentes sur le territoire, stockent du carbone ; leur dégradation libère du CO₂ – une double peine vis-à-vis du climat.
Pressions humaines et adaptation difficile
Le changement climatique s’additionne aux pressions humaines historiques : urbanisation, drainage agricole, pollution. Les efforts entrepris existent, mais peinent à compenser ces courants croisés :
- 58% des mares recensées en 1980 ont disparu ou sont très dégradées dans la plaine de la Gohelle (source : Conservatoire d’espaces naturels des Hauts-de-France).
- Le remembrement agricole et l’arasement des haies accélèrent le ruissellement et la perte d’eau dans les sols.
- Les zones urbaines artificielles créent des îlots de chaleur, accentuant le stress hydrique des milieux humides voisins.
Des acteurs locaux mobilisés
Les syndicats de rivières, les associations de sauvegarde des zones humides, et les collectivités du territoire expérimentent des solutions :
- Création de zones de rétention temporaires sur les affluents de la Deûle (pour tamponner les crues).
- Restauration de mares pédagogiques dans les écoles et les parcs municipaux.
- Suivis participatifs de la faune et de la flore par les habitants et les scolaires (ex : projet "Atlas de la Biodiversité Communale").
Pistes d’action pour préserver les milieux humides face au changement climatique
Protéger et restaurer les milieux humides devient une urgence partagée à tous les niveaux. Quelques leviers identifiés par les porteurs de projets et les scientifiques locaux :
- Priorité à la restauration hydrologique : Restaurer des connexions naturelles, combler les fossés de drainage non essentiels, relier les mares pour faciliter les déplacements des espèces lors d’assec.
- Réensauvagement modéré : Laisser les zones humides évoluer vers plus de naturalité (baisse de la fauche, moins de coupe de roselières), pour favoriser la résilience des habitats.
- Veille citoyenne et implication : Encourager les habitants à surveiller l’état des mares, signaler les pollutions, participer à des inventaires (cf. réseaux Tela Botanica, Vigie-Nature École).
- Limiter l’artificialisation : Sensibiliser les aménageurs au rôle tampon des milieux humides dans la planification urbaine et agricole – chaque zone préservée en amont compte pour la régulation des crues en aval (projet "Trame verte et bleue" régional).
- Favoriser les pratiques agricoles douces : Encourager l’agriculture de conservation, les rotations avec moins d’intrants et l’installation de bandes tampons enherbées autour des zones humides.
Vers une nouvelle culture de l’eau ?
À Hénin-Carvin, les milieux humides ne sont pas seulement des espaces sauvages ou oubliés ; ils touchent au cœur du quotidien, du paysage, de la biodiversité et de la sécurité collective. Ce sont des sentinelles du climat. Si le changement climatique accélère leur mutation, il rappelle aussi la nécessité de tisser de nouveaux liens avec ces zones fragiles, d’en faire des alliées – et non des reliques menacées – pour le futur du territoire.
Aujourd’hui, chaque mare préservée, chaque zone humide restaurée, chaque habitant impliqué devient un atout pour la résilience commune.
- SOURCES : Observatoire National des Zones Humides (ONZH, rapport 2021), Météo France, BRGM, MNHN, Vigicrues, LPO Nord-Pas-de-Calais, Conservatoire d’espaces naturels HDF, Tela Botanica, discussions avec naturalistes locaux.