Voyage au cœur des forêts d’Hénin-Carvin : mémoire vivante d’un territoire en mouvement

26/11/2025

Des espaces boisés marqués par l’histoire industrielle et rurale

Le paysage forestier d’Hénin-Carvin résulte d’un dialogue singulier entre une histoire agricole ancienne, l’essor de l’industrie minière, puis sa reconversion récente. Aujourd’hui, près de 7% de la surface du Pas-de-Calais est couverte de forêts (Inventaire Forestier National, IGN), une proportion à peine supérieure à la moyenne nordiste mais loin derrière la moyenne nationale. Pourtant, chaque hectare du territoire porte la trace de ses usages passés et de ses habitants.

  • Forêts originelles : Jadis, la région était recouverte par des bois de hêtres et de chênes mêlés de bouleaux et de noisetiers. Il en subsiste des traces dans les topographies locales (Bois Rigaut, Bois d’Epinoy…)
  • Boisements miniers : Les terrils et friches ont souvent été replantés à partir des années 1970 avec des essences pionnières pour limiter l’érosion : bouleaux verruqueux, robiniers faux-acacias, peupliers.
  • Bocages et ripisylves : Reste aussi un paysage de haies, taillis, et alignements d’arbres le long de la Deûle et de la Souchez, typique des anciennes terres agricoles et zones humides tout autour d’Hénin-Beaumont et Courrières.

Focus sur les principaux bois et forêts du territoire

Découverte de quelques figures majeures du patrimoine forestier local — havres de biodiversité et mémoires de la vie quotidienne d’autrefois et d’aujourd’hui.

Le Bois de Florimond (Hénin-Beaumont / Noyelles-Godault)

Le Bois de Florimond est sans doute le plus fameux du secteur. S’étendant sur un peu plus de 55 hectares, il occupe une position centrale entre Hénin-Beaumont et Noyelles-Godault. Sa particularité ? C’est un bois composite, modelé par des siècles d’usages agricoles puis par l’industrialisation.

  • Essences principales : On y rencontre une dominance de chênes pédonculés, mais aussi des frênes, des charmes et des bouleaux qui colonisent les clairières.
  • Biodiversité : Le Bois de Florimond est réputé pour ses populations de pics (pic épeiche, pic mar), de chevreuils, de renards et de hérissons. L’inventaire floristique a mis en avant la présence de près de 200 espèces végétales, dont des jacinthes sauvages tapissant le sous-bois au printemps.
  • Usages : Ancienne réserve de chasse, le bois est aujourd’hui un espace partagé entre balades, parcours sportifs, pédagogie nature et gestion forestière.

Le Bois de Florimond témoigne aussi de l’ancien réseau bocager, car on y trouve encore des alignements de vieux fruitiers et frênes têtards, vestiges du paysage rural de jadis.

Le Bois Rigaut (Dourges)

Autre rescapé, le Bois Rigaut, localisé en bordure Est de Dourges, s’étend sur près de 25 hectares, et présente la particularité d’être une “forêt-patchwork”. Il mêle friches, plantations récentes et fragments de vieux taillis sous futaie.

  • Faune et flore : Milieu de transition, le Bois Rigaut accueille le lézard vivipare, des blaireaux, la pipistrelle commune, et de nombreuses espèces de champignons. Les peuplements de sureaux noirs et de cornouillers témoignent d’anciens lisières talutées.
  • Histoire : Encalminé entre route, friche logistique et bassin filtrant, il a longtemps servi de zone tampon entre la ville et l’industrie ; aujourd’hui, de nombreux habitants viennent s’y ressourcer.
  • Pédagogie : Il figure dans les sorties scolaires et ateliers “bain de forêt” menés par les associations locales.

Le Bois des Îles et Terrils (Hénin-Beaumont / Rouvroy)

Ce vaste espace, qui inclut la ZAC des Îles et plusieurs terrils boisés (dont le célèbre Terril 94), illustre parfaitement le dialogue entre histoire minière et recolonisation forestière. Ces forêts récentes, issues de la reconversion de sites miniers, couvrent aujourd’hui près de 60 hectares.

  • Biodiversité remarquable : Le mélange de substrats (schistes, cendres…) offre des habitats pour des orchidées sauvages (notamment l’ophrys abeille), des fauvettes grisettes et une grande diversité de lépidoptères.
  • Essences : Majoritairement bouleaux, peupliers, saules, pins sylvestres — ces pionniers ont été rejoints par des érables champêtres et des chênes plus récemment plantés pour stabiliser les versants.

L’ensemble forme l’un des plus grands “boisements nouveaux” du territoire, sanctuaire pour de nombreuses espèces qui avaient disparu pendant l’ère industrielle.

Boisements de la Deûle (Courrières, Montigny-en-Gohelle, Hénin-Beaumont)

Tout le long de la Deûle, de larges bandes boisées jouent le rôle de corridors écologiques. Environ 40 hectares forment des linéaires riches, avec ripisylves (bords de cours d’eau plantés), bosquets et alignements de peupliers noirs, d’aulnes glutineux, d’ormes et de saules plusieurs fois centenaires.

  • Fonction écologique clé : Ces boisements, connectés à des zones humides, servent de refuges à la loutre d’Europe (qui fait son retour), à la bergeronnette des ruisseaux, ainsi qu’à des libellules très rares dans la région.
  • Aménagements : Plusieurs sentiers et pistes cyclables parcourent cet espace, favorisant la reconnexion entre villes, nature et histoire fluviale.

Comment ces forêts racontent-elles le passé (et l’avenir) ?

L’histoire des bois et forêts d’Hénin-Carvin s’inscrit dans le livre ouvert du territoire. Si la majorité des surfaces boisées sont jeunes à l’échelle française (parfois à peine 40 ans sur les terrils !), elles sont porteuses d’une occupation humaine et d’une adaptation permanente.

  • Héritage rural : Les alignements de vergers, de frênes taillés en têtard ou de vieux chênes isolés racontent la polyculture, les traditions de la haie vive, l’utilisation du bois pour le chauffage et la vannerie. De nombreux arbres en “cépage” rappellent la gestion collective du bois des villageois.
  • L’ère minière : Les forêts sur terrils ont accueilli une biodiversité inattendue du fait de la stérilité initiale des sols. Leur colonisation, souvent accélérée par l’introduction de plantes exotiques (robinier d’Amérique, buddleia de David) en souvenir des jardins ouvriers, révèle la capacité de régénération exceptionnelle d’un territoire meurtri. Aujourd’hui, des projets de gestion cherchent à équilibrer naturel, mémoire et usages citoyens (Chronique Picarde, “Le retour de la forêt sur les terrils”, 2021).
  • Patrimoine d’usage : Ces forêts, longtemps collectives, étaient aussi des lieux de sociabilité : cueillette, rencontres, fêtes villageoises. Le calendrier des animations et chantiers nature montre que l’esprit perdure, avec des dizaines de sorties nature, chasses au trésor et ateliers sur l’ensemble du territoire chaque année.

Chiffres-clés et enjeux de gestion forestière locale

  • Surface cumulée des boisements : Environ 250 hectares sont recensés comme “bois de plus de 1 ha” sur Hénin-Carvin et les communes concernées (source : Mission Bassin Minier).
  • Vitesse de colonisation sur terrils : Entre plantation volontaire et friche spontanée, un terril peut être entièrement boisé en 25 à 40 ans seulement, à raison de 200 à 400 jeunes plants émergeant chaque hectare la première décennie, essentiellement des bouleaux et des robiniers.
  • Persistance du bocage : Moins de 30% du réseau de haies bocagères recensé en 1950 subsiste aujourd’hui, principalement sous forme de lisières boisées, bosquets et alignements d’arbres (source : CERDD).

Où marcher et faire découvrir ces forêts ?

Les bois du territoire sont ouverts à tous. Quelques itinéraires phares :

  • Le parcours du “chemin vert de la Deûle”, balisé entre Montigny et Courrières
  • Les sentiers autour du Bois de Florimond, à proximité de la piscine d’Hénin
  • La boucle du Bois Rigaut, accessible depuis Dourges et ses quartiers sud
  • Les “Monts boisés” des terrils 84, 94 et 205, reconquis par une forêt dynamique et sauvage

Chaque saison offre un visage différent : explosion florale au printemps, concerts d’oiseaux à l’aube, champignons à l’automne… et faune discrète qui vous observe peut-être – chevreuils, martres, pics noirs ou crapauds calamites.

S’approprier une mémoire vivante : perspectives pour demain

Observer la forêt, c’est relire les pages de l’histoire locale. Les bois et forêts d’Hénin-Carvin, jeunes ou séculaires, sont porteurs d’une mémoire partagée entre reconquête de la nature et mémoire humaine. Aujourd’hui, le défi est double : préserver leur potentiel écologique face à l’urbanisation et aux changements climatiques, tout en tissant un lien fort avec les habitants. Plusieurs démarches participatives, portées par les syndicats mixtes, associations de terrain (Gretia Nord-Pas-de-Calais), établissements scolaires et communes, invitent à “adopter un arbre”, à cartographier les forêts urbaines, à replanter bocage et ripisylves, et à ouvrir les bois à de nouveaux usages récréatifs et citoyens.

Redécouvrir les forêts du territoire, c’est comprendre que la nature, ici, n’est jamais figée. Elle change, elle surprend, elle s’adapte — fidèle témoin de l’énergie fertile d’Hénin-Carvin et de ses habitants.

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