Préserver l’eau, préserver la vie : initiatives locales pour des milieux aquatiques sains à Hénin-Carvin

16/11/2025

Comprendre les enjeux locaux : pourquoi nos milieux aquatiques sont-ils fragiles ?

À Hénin-Carvin et dans tout le Pas-de-Calais, l’eau a une mémoire. Elle porte les traces du bassin minier : sols remués, lits de rivières recalibrés, pollution industrielle parfois durable. Le Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE Deûle et Lys) relève que 51% des masses d’eau de la région sont actuellement en état écologique médiocre ou mauvais (source : SDAGE du bassin Artois-Picardie, 2023).

Trois grands défis se posent à l’échelle locale :

  • Pollution diffuse : nitrates, pesticides, hydrocarbures font partie des principaux contaminants des eaux de surface et souterraines. L’Agence de l’Eau Artois-Picardie indique que 45% des cours d’eau sont concernés par ces pollutions agricoles et urbaines.
  • Artificialisation : recalibrage des rivières, bétons, suppression des zones humides rendent le milieu moins résilient. Selon l’Observatoire des Zones Humides du Nord, 64% des zones humides ont disparu en 50 ans autour de Lens-Hénin.
  • Déconnexion du public : la connaissance des rivières, mares et fossés décline, limitant l’implication citoyenne et la prise de conscience de la fragilité du patrimoine aquatique.

Gestion écologique des rivières et canaux : renouer avec le "fonctionnement vivant"

Depuis quelques années, des efforts sont entrepris pour sortir de la logique du « tout-béton » au profit de la rivière vivante. Plusieurs actions phares sont menées localement :

1. Renaturation et reméandrage  : redonner vie aux rivières canalisées

  • En 2021, la Société du Canal Seine-Nord Europe a accompagné le reméandrage d’un tronçon de la Souchez, rivière emblématique, qui avait été rectifiée sur 3 km. Ce type d’action vise à améliorer la qualité de l’eau, la biodiversité, la résilience face aux crues.
  • La renaturation de la Deûle entre Wingles et Hénin-Beaumont a permis la création de banquettes végétalisées qui servent de refuges à la faune aquatique menaçée, comme la bouvière (un petit poisson menacé, rare dans la région) ou la grenouille rousse.

2. Limitation des pollutions par les collectivités et les citoyens

  • Suppression des désherbants chimiques : Depuis 2017, la plupart des communes de la CAHC (Communauté d'Agglomération Hénin-Carvin) sont passées au "zéro phyto" pour l’entretien des espaces publics. Cela a permis de réduire significativement la présence de molécules toxiques dans les eaux de ruissellement (source : DREAL Hauts-de-France, 2022).
  • Actions ponctuelles de nettoyage : Les campagnes « River Sweep », menées deux fois par an par des associations locales (Nature Hénin, Lestrem Nature), mobilisent habitants et scolaires pour ramasser déchets et plastiques dans les fossés, bords de Scarpe ou du canal d’Aire. En 2023, près de 2,8 tonnes de déchets ont été extraites sur la CAHC.

3. Restauration de la trame verte et bleue par les communes

  • Plusieurs communes, comme Dourges ou Montigny-en-Gohelle, ont signé la Charte Trame Verte & Bleue. Cela implique la protection des corridors écologiques, la plantation de ripisylves (forêts riveraines), et la préservation de fossés naturels.
  • Près de 14 km de berges ont été restaurés en cinq ans sur les petits affluents de la Scarpe, permettant le retour de 17 espèces végétales aquatiques recensées lors du dernier suivi du CPIE Chaîne des Terrils (2023).

Préserver et restaurer les zones humides et mares : puits de biodiversité

Les zones humides et mares traditionnelles, longtemps oubliées ou comblées, reviennent dans l’action publique locale.

  • Recensement et sauvegarde : Le Conservatoire d'Espaces Naturels (CEN) a recensé 243 mares et zones humides résiduelles entre Carvin, Noyelles-Godault et Rouvroy en 2022. Sur ces sites, 31% sont classés en « bon état écologique » contre seulement 18% il y a 15 ans.
  • Restauration participative : De nombreux projets associent habitants, écoles, associations. À Oignies, des lycéens ont restauré une zone humide délaissée de 0,8 hectare : curage des mares, plantation de saules, pose de panneaux d’information. La flore protégée (jonc, iris, populage) recolonise les berges.
  • Interdiction des comblements sauvages : Certaines mairies, comme à Libercourt, ont renforcé la surveillance contre les remblais illégaux. Depuis 2021, 11 procédures ont été menées suite à des comblements non autorisés (source : mairie de Libercourt).

Réduire les pollutions à la source : agroécologie et transitions chez les agriculteurs

L’agriculture reste une source importante de pollutions diffuses, mais des alternatives locales émergent. Plusieurs actions concrètes sont menées sur le territoire, appuyées par la chambre d’agriculture et les associations :

  • Près de 180 ha de cultures emblavées en semis direct autour de Courrières et Noyelles-sous-Lens. Cette pratique, sans labour, limite les fuites de sols et les ruissellements chargés de pesticides. En 2022, 22% des agriculteurs du secteur sont engagés dans des MAEC (Mesures Agro-Environnementales et Climatiques). (Source : Chambre d’Agriculture Nord-Pas-de-Calais)
  • Bande enherbée obligatoire le long des sols à proximité des rivières : sur la CAHC, plus de 24 km sont concernés par ce dispositif (programme ReSources Artois-Picardie).
  • Tests de techniques de désherbage alternatif : fauche mécaniquée, paillage, cultures associées – en partenariat avec les lycées agricoles (synthèse CAHC, 2023).

Sensibiliser et impliquer : mobiliser les habitants pour la protection de l’eau

Si la réglementation encadre les usages, la transition se fait aussi dans les cœurs. Sensibiliser, impliquer, ré-enchanter le lien à l’eau : une priorité pour de nombreux acteurs locaux.

1. Animations pour petits et grands

  • Plus de 800 élèves ont participé en 2023 à des ateliers « À la découverte des mares oubliées », portés par le CPIE, pour observer amphibiens, insectes d’eau et comprendre le cycle de l’eau locale.
  • Les Fêtes de la nature et de l’eau, comme à Montigny ou à Dourges, rassemblent chaque printemps des familles autour de balades guidées le long de la Souchez, observations de libellules, ateliers « p’tits scientifiques » pour mesurer la qualité de l’eau avec des kits fournis par Vigie-Nature École.

2. Participation citoyenne : l’eau, bien commun surveillé par tous

  • Sentinelles de l’Eau : Un réseau de citoyens bénévoles relaie sur la plateforme nationale Eaufrance les pollutions ponctuelles observées (déversements, moussages…). Dix signalements ont permis d’alerter la DREAL en 2022, et parfois d’éviter un désastre écologique local.
  • Recensement participatif des zones humides : habitants volontaires participent à la cartographie des mares, mares forestières ou fossés humides avec l’appui du CEN et du Parc Naturel Régional.

Innovations et perspectives locales : entre résilience et adaptabilité

  1. Face aux sécheresses qui touchent même notre Nord, des techniques de désimperméabilisation des sols urbains (dalle drainante, récupération des eaux de pluie, jardins de pluie) sont testées à Hénin-Beaumont ou Billy-Montigny, pour soulager les réseaux et recharger les nappes.
  2. La gestion des crues « lentes » : des plans de rétention temporaires (prairies inondables, bassins de rétention respectueux du vivant) sont aujourd’hui intégrés aux projets urbains, mêlant sécurité et préservation de la biodiversité.
  3. Les outils participatifs numériques (cartographies en ligne, sciences citoyennes) facilitent la remontée d’observations et la co-construction de nouveaux projets.

Pour demain : comment renforcer la dynamique locale ?

La qualité des milieux aquatiques à Hénin-Carvin progresse à petits pas, mais la vigilance reste de mise. Face aux changements climatiques, à la pression foncière et à l’augmentation régulière des pollutions diffuses, la mobilisation collective doit s’amplifier.

  • Continuer à fédérer habitants, associations, collectivités autour d’actions concrètes et de valorisation des résultats (nouveaux inventaires de biodiversité, suivi de la faune et de la flore, retours d’expérience en langage clair).
  • Multiplier les alternatives à l’imperméabilisation, restaurer chaque mètre carré de berge ou de zone humide possible.
  • Renforcer l’éducation à l’eau dès le plus jeune âge et inclure cette thématique dans la réflexion sur la transition écologique locale.

Dans chaque goutte claire de la Souchez ou d’un simple fossé de quartier subsiste un fragment du paysage collectif, du passé et du futur écologique de la CAHC. Et chaque action, si modeste soit-elle, contribue à tisser ce vivant fragile et précieux qui nous relie tous – humains, grenouilles, plantes de marais – autour d’un même défi.

Sources principales : SDAGE Artois-Picardie, DREAL Hauts-de-France, Observatoire des Zones Humides du Nord, Chambre d’Agriculture Nord-Pas-de-Calais, Conservatoire des Espaces Naturels, CPIE Chaîne des Terrils, Eaufrance, rapports annuels CAHC, Vigie-Nature École.

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