Preserver les trames écologiques : le rôle clé des collectivités à l’échelle locale

24/01/2026

Pourquoi la préservation des trames est un enjeu vital pour nos territoires

Les trames écologiques — vertes, bleues, noires et brunes — dessinent la santé et la continuité de la biodiversité, mais aussi notre capacité à bien vivre dans les territoires densément peuplés, à l’image d’Hénin-Carvin et de la couronne minière. La « trame », c’est ce réseau composé d’habitats reliés entre eux, permettant la circulation des espèces, la pollinisation, la filtration de l’eau, la régulation climatique, et le refuge pour la faune.

Depuis 2010, la France a formalisé ces notions via la “Trame verte et bleue” (TVB), devenue un pilier de l’action publique en matière d’urbanisme et d’aménagement. Les trames noires (liées à la préservation de l’obscurité la nuit) et brunes (relatives au sol vivant) enrichissent l’approche.

Dans le Pas-de-Calais, où urbanisation, zones minières et pressions agricoles s’entrechoquent, l’action des collectivités influence autant la protection de ces trames que l’expérience sensible et quotidienne de la nature.

Encadrer et décliner la Trame Verte et Bleue : un cadre national, des ambitions locales

La TVB, portée par la loi Grenelle Environnement, guide depuis plus de 10 ans l’action des collectivités. Sa déclinaison se fait à différents niveaux :

  • Schémas Régionaux de Cohérence Ecologique (SRCE) : ils définissent les grands axes de connexion écologique à respecter.
  • Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) et PLUi : intégration de la TVB dans les règlements et zonages, repérage de corridors écologiques à préserver ou restaurer.
  • Contrats de territoire : des conventions avec l’Etat ou les agences de l’eau permettant aux intercommunalités de financer des projets TVB.

Dans la région, la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin a ainsi réintégré la trame verte et bleue à son PLUI, identifiant plus de 30 corridors écologiques à prioriser. Les collectivités peuvent choisir d’aller plus loin que le simple respect légal, via des règlements de protection spécifiques, l’acquisition de terrains stratégiques ou des partenariats avec les agriculteurs (source : DREAL Hauts-de-France).

Zoom sur des actions concrètes de collectivités dans le Nord et le Pas-de-Calais

Sauvegarder et restaurer les corridors écologiques

Les collectivités agissent à plusieurs niveaux :

  • Restauration de ripisylves et de haies bocagères : de nombreuses communes et intercommunalités, comme dans l’Arrageois, ont replanté des kilomètres de haies (près de 400 km entre 2010 et 2022 selon la Chambre d’Agriculture du Nord-Pas-de-Calais). Ces haies servent de corridors pour la faune et de refuges pour la biodiversité locale.
  • Désimperméabilisation des sols : pour reconnecter les sols et éviter le ruissellement, des villes comme Lievin ou Oignies ont converti des parkings ou friches en prairies urbanisées ou boisements, rendant plus perméables jusqu’à 20% de leur surface dans certains quartiers pilotes (source : CAHC, 2023).
  • Restauration des zones humides : le projet de réhabilitation des marais d’Auby ou du Parc des Iles à Hénin-Beaumont a permis de recréer des habitats et d’accueillir de nouveau des espèces d’amphibiens et d’oiseaux nicheurs disparus localement.

Lutter contre la fragmentation par l’aménagement

La fragmentation des milieux est l’un des premiers facteurs d’érosion de la biodiversité en France (source : OFB, 2022). Pour y répondre :

  • Création de passages à faune : des “écoponts” ou buses sous les routes, installés lors de la requalification d’axes routiers, notamment autour de la RN47, facilitent le passage pour blaireaux, amphibiens ou renards.
  • Coulées vertes urbaines : à Lens ou à Douai, l’aménagment de voies douces ou linéaires boisés relie de petits espaces verts, formant ainsi une continuité écologique en plein tissu urbain densifié.
  • Gestion différenciée des espaces verts : des régies communales, comme celle de Carvin, optent pour une fauche tardive, la création de prairies fleuries et la limitation de la tonte, laissant ainsi la place à plus de 80 espèces végétales recensées sur seulement 2 hectares en centre-ville (source : CDC biodiversité, 2021).

Mobiliser et former : une action de terrain, humaine et partagée

La préservation des trames ne se joue pas uniquement dans les bureaux d’études ou sur les plans de zonage : elle implique un travail de terrain et de concertation. Quelques actions exemplaires :

  • Concertation avec les habitants et agriculteurs : le Symsagel (Syndicat de Gestion des Eaux Lens-Liévin) a instauré un dialogue permanent pour restaurer la vallée du Souchez, associant riverains, lycées agricoles et entreprises, ce qui a permis une réouverture du cours d’eau sur plus de 2 km et la création de stations d’observation naturaliste.
  • Éducation et sensibilisation : la Ville de Noyelles-Godault propose des balades naturalistes et distribue des “kits à haies” à destination des particuliers, permettant de planter des essences locales et de participer à la continuité de la trame.
  • Mobilisation citoyenne : les programmes “Friches urbaines en fête” (CAHC) ou “Dis adieu à la tondeuse” (Loos-en-Gohelle) convertissent des espaces délaissés en prairies, jardins partagés ou refuges à papillons en impliquant scolaires, habitant·es, associations et services techniques.

La trame noire : un engagement récent mais essentiel

L’éclairage artificiel nuit gravement à la faune nocturne — 30 % des vertébrés et 60 % des invertébrés y sont sensibles en France, d’après l’OFB (2022). Les collectivités l’intègrent progressivement :

  • Extinction partielle de l’éclairage public : plusieurs communes du Nord-Pas-de-Calais ont mené des expérimentations (Méricourt, Annay-sous-Lens) : extinction entre minuit et 5h, ou installation de LEDs à intensité variable. La baisse de 30 % des consommations d’électricité s’accompagne d’un triplement des observations de chauves-souris lors des suivis nocturnes (LPO, 2022).
  • Atlas de la biodiversité communale (ABC) : les ABC recensent des zones d’importance pour la trame noire, pavant la voie à la création de corridors nocturnes exemptés d’éclairage permanent.

Certaines villes vont plus loin, intégrant la dimension nocturne dans leur PLU. Cela implique une concertation avec la population, les commerçants et les équipes techniques.

La trame brune : sols vivants, enjeux de demain

Depuis quelques années, la question des sols et de leur vie, “la trame brune”, émerge dans les débats locaux. La France ne dispose pas encore d’un dispositif réglementaire aussi clair que pour la TVB, mais les collectivités innovent :

  • Inventaires et cartographie des sols vivants : certaines collectivités du bassin minier, aidées par l’INRAE et les associations locales, réalisent des inventaires de la biodiversité des sols sur les terrils, friches et parcs urbains. Plus de 450 espèces de vers, insectes et bactéries ont déjà été identifiées à Loos-en-Gohelle.
  • Expérimentations zéro phyto : la quasi-totalité des communes des Hauts-de-France a supprimé les pesticides sur voirie et espaces verts depuis 2017. Les suivis indiquent un retour de la faune du sol (collemboles, carabes) et la restauration de fonctions écologiques essentielles comme l’infiltration de l’eau ou la régulation biologique.
  • Projets de régénération de friches : conversion d’anciennes zones industrielles en jardins, vergers ou parcs, avec des suivis scientifiques du vivant du sol (Université d’Artois, CAUE 62).

Renforcer la dynamique locale : leviers, freins et perspectives d’avenir

Malgré ces avancées, plusieurs limites subsistent pour les collectivités :

  • Difficulté à agir sur le privé : 70 % des haies sont hors domaine public (INRAE). Les outils fonciers sont complexes à mobiliser et nécessitent une dynamique partenariale.
  • Connaissance naturaliste encore incomplète : la cartographie fine de la biodiversité, notamment du sol ou en milieu nocturne, reste à consolider dans nombre de territoires.
  • Compétences et moyens financiers : toutes les collectivités n’ont pas d’écologues en interne, et beaucoup dépendent de subventions parfois aléatoires.

Des leviers considérables restent à activer :

  • Formation et appui technique des élus et techniciens (CNFPT, réseaux régionaux TVB)
  • Mutualisation des expérimentations et retours d’expériences à l’échelle des intercommunalités
  • Mise en réseau des acteurs : associations, agriculteurs, urbanistes, riverains
  • Participation citoyenne : science participative pour recenser la biodiversité, actions collectives de plantation

Entre transition et héritage local : la trame au cœur de l’action territoriale

La préservation des trames, c’est une course de fond entamée il y a une décennie à peine, mais qui imprime déjà sa marque sur nos paysages : parcs réhabilités, corridors réhabilités, pelouses fleuries en centre-ville, sons nouveaux d’oiseaux ou papillons de retour sur d’anciens sites miniers.

Les collectivités, par leur capacité à agir sur le quotidien, joueront un rôle-clef pour rendre ces transformations tangibles et partagées. Les défis sont grands, mais l’expérience sur le terrain montre que, même dans des espaces intensément urbanisés comme le bassin minier, de petites actions locales, coordonnées, peuvent restaurer de véritables réseaux écologiques vivants. Le patrimoine naturel du territoire, hérité mais sans cesse renouvelé, y gagne en vitalité, au service de la résilience et d’une qualité de vie ouverte sur la nature pour chacun.

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