Terrils et friches : catalyseurs inattendus de la transition écologique à Hénin-Carvin

08/04/2026

Les terres oubliées, moteurs d’une renaissance verte

D’un côté, le passé minier du territoire d’Hénin-Carvin a laissé dans le paysage des cicatrices brutes : terrils, friches, remblais. Longtemps perçus comme des stigmates de la désindustrialisation, ces espaces étaient ignorés, voire vus comme des repoussoirs. Mais une transformation profonde est à l’œuvre. Depuis une vingtaine d’années, ces “terres oubliées” sont devenues des enjeux majeurs de la transition écologique. Ce changement de regard s’appuie sur les données scientifiques, l’expérience de terrain et les constats des habitants.

Pourquoi ces milieux “non conventionnels” fascinent-ils autant scientifiques, urbanistes, naturalistes et citoyens ? Parce qu’ils combinent une mosaïque d’opportunités rares : refuge pour la biodiversité, laboratoire de renaissance des sols, rempart climatique, et lieu de reconquête sociale. Extrêmement présents à Hénin-Carvin, ils dessinent de nouveaux horizons pour vivre la nature au cœur d’un territoire en mutation.

Un archipel de biodiversité au cœur du bassin minier

Un formidable réservoir d’espèces protégées

Les inventaires floristiques et faunistiques menés sur les terrils et friches du bassin minier (Parc naturel régional de la Scarpe-Escaut, DREAL Hauts-de-France) mettent en évidence leur richesse insoupçonnée. Dans un espace aussi densément urbanisé que le secteur d’Hénin-Carvin, ces milieux représentent parfois l’unique refuge pour certaines espèces à haute valeur patrimoniale.

  • Environ 1 200 espèces végétales recensées sur l’ensemble des terrils du bassin minier, dont plus de 30 orchidées sauvages, parfois rares à l’échelle régionale (SFO, 2021).
  • Des espèces animales protégées y trouvent leur salut, comme le crapaud calamite (Epidalea calamita), le lézard des murailles, ou encore la pie-grièche écorcheur.
  • De nombreux insectes remarquables recolonisent ces habitats, dont 25 espèces de papillons diurnes recensées sur la friche de Drocourt (Groupe ornithologique et naturaliste du Nord–Pas-de-Calais, 2018).

Des milieux pionniers à la dynamique unique

La rareté de ces assemblages biologiques s’explique par la nature même des substrats : cendres, schistes, remblais acides, zones exondées ou hydromorphes, etc. Sur les terrils, l’érosion, l’exposition sud, la pauvreté du sol créent des conditions proches du steppe ou de la garrigue méditerranéenne. Or, ce sont justement ces conditions difficiles qui favorisent l’implantation d’espèces pionnières et, à terme, d’écosystèmes stables.

  • La succession écologique observée sur les terrils offre un aperçu accéléré de la formation d’un paysage naturel : mousses, lichens, graminées, puis ligneux et, parfois, forêt spontanée après plusieurs décennies.
  • La présence d’orchidées, composites, renouées, témoigne d’une diversité génétique en pleine expansion (INPN).

Des services écologiques essentiels pour la transition territoriale

Régulation du climat urbain et lutte contre les îlots de chaleur

Le changement climatique accentue le rôle tampon des trames naturelles. À Hénin-Carvin, les zones densément construites subissent une élévation de la température de 4 à 7°C pendant les épisodes de canicule (DREAL Hauts-de-France, 2020). La présence des terrils boisés ou enherbés, véritables “climatiseurs naturels”, freine ce phénomène :

  • La capacité de stockage du carbone des forêts spontanées de terrils est équivalente à celle de 2 à 5 hectares de forêt mature par kilomètre carré de terril (IFN, 2018).
  • Les zones humides des friches réduisent localement de 1 à 3°C la température des quartiers adjacents (source : CEREMA, étude Lille-Métropole, 2021).

Réservoirs et éponges pour les eaux pluviales

À l’heure où la gestion de l’eau devient cruciale, les terrils jouent un rôle d’éponge, tamponnant les ruissellements issus des toitures et parkings. Les friches se couvrent d’étangs artificiels, mares temporaires, zones humides ripisylves. Elles contribuent ainsi à :

  • Réduire le risque d’inondation en période de forte pluie.
  • Favoriser l’infiltration et la recharge lente des nappes.
  • Offrir des habitats à une multitude d’amphibiens (tritons, grenouilles…), souvent menacés ailleurs.

La gestion différenciée adoptée sur certains sites permet de préserver des zones ouvertes en mosaïque avec des couverts boisés, reproduisant des habitats semi-naturels favorables à la biodiversité comme à la régulation hydrologique (Cerema, 2022).

Dynamique sociale et innovations sur les friches et terrils

Réappropriation citoyenne et créations de nouvelles pratiques

Marcher sur un terril, organiser une fête sur une friche, ou simplement s’asseoir dans le vent sur l’herbe maigre d’un tertre : autant de gestes banals qui marquent la réinvention de ces lieux. À Hénin-Carvin et ses environs, la réappropriation des terrils catalyse :

  • Des usages multiples : randonnées, sentiers thématiques balisés, VTT, jardins partagés dans les interstices urbains.
  • Projet pédagogique : plus de 40 classes des écoles du bassin minier bénéficient d’animations nature sur terrils et friches chaque année (Sources : Education Nationale, CPIE Chaîne des Terrils).
  • Appropriation culturelle : le terril devient totem identitaire, source de récits, théâtre d’expériences artistiques sous forme de land art ou de reportages photographiques (exemple : projet “Terrils, nos montagnes” avec EuraLens).

Création d’emplois verts et valorisation par l’économie locale

De nombreuses structures associatives, entreprises d’insertion, services techniques municipaux ont investi ces secteurs :

  • Chantiers d’entretien différenciés : gestion des espèces invasives, coupe sélective, débroussaillage raisonné.
  • Valorisation touristique, avec la Boucle Un’Escapade sur les Terrils accueillant plus de 7 000 visiteurs sur les sentiers balisés entre Hénin et Noyelles-Godault en 2022 (Office de Tourisme Lens-Liévin).
  • Développement de l’écopâturage : troupeaux de chèvres et moutons entretiennent les prairies pionnières, évitant ainsi fauche mécanique et pollution (Bassin Minier Patrimoine Mondial, 2023).

Des laboratoires d’innovation écologique

Une vitrine pour la restauration écologique et l’agriculture urbaine

Certains projets pionniers sur les terrils et friches d’Hénin-Carvin explorent de nouvelles pratiques écologiques à grande échelle :

  • Reconstruction des sols urbains : expérimentation de techniques d’amendement par le bois raméal fragmenté (BRF) ou le compost urbain pour créer des sols vivants là où il n’y avait que des schistes, avec le concours d’associations telles que Sol en Vie.
  • Polyculture de microfermes sur friche : le projet “La Friche des Possibles” initie des cultures de légumes bio, maraîchage en lasagnes, et des vergers en permaculture sur les substrats de remblais.
  • {Re}Végétalisation par “ensemencement local” : semis de flores indigènes issues de récoltes locales, une démarche primée lors des Assises Nationales de la Biodiversité (2022) pour favoriser la résilience écologique des milieux restaurés.

Réservoirs de recherches scientifiques et d’observation environnementale

Le terrain offert par les terrils et friches attire la communauté scientifique régionale et nationale :

  • Programmes de suivi de la biodiversité menés par le CEN Hauts-de-France, analyses de la dynamique des populations pionnières, étude sur les échanges de pollinisateurs entre friches et jardins urbains.
  • Évaluation de la qualité des sols, bioaccumulation des métaux lourds chez les espèces végétales et animales (Université de Lille, projets INRAE).
  • Projets de recherche-action sur la “désartificialisation” des sols et l’optimisation de la connectivité des corridors écologiques (Programme LIFE–Biodiv’French Nord-Pas-de-Calais, 2020–2027).

Des défis à relever mais un potentiel unique pour le territoire

Si les terrils et friches sont parfois confrontés à des menaces – pollutions diffuses résiduelles, dépôts sauvages, fragmentation par de nouvelles infrastructures – l’évolution des politiques publiques renforce la nécessaire préservation de ces milieux d’exception. Les collectivités, associations et acteurs économiques du territoire travaillent main dans la main pour imaginer de nouveaux usages, tout en renforçant la vocation écologique de ces sites.

Sur le secteur d’Hénin-Carvin, plusieurs programmes exemplaires voient le jour :

  • Participation citoyenne aux actions de gestion (chantier nature, inventaires participatifs, land art écologique).
  • Protection d’îlots de biodiversité via des conventions de gestion différenciée et de non-intervention sur certains secteurs sensibles.
  • Pérennisation des corridors verts entre friches, parcs, jardins et bords de Deûle, renforçant la trame verte et bleue locale.

Vers une nouvelle culture du paysage à Hénin-Carvin

Aujourd’hui, les terrils et friches ne sont plus vus seulement comme le vestige douloureux d’une époque révolue, mais comme des acteurs-clés d’un nouvel équilibre écologique et social. Ces paysages inclassables, parfois hostiles, racontent une autre histoire du territoire : celle d’une capacité de résilience, d’une créativité citoyenne et d’une alliance entre nature et culture locale.

La transition écologique du bassin minier s’invente pour partie sur ces terres en friche, lieux de mémoire et d’avenir mêlés. Alors que les urgences environnementales s’intensifient, ces espaces démontrent chaque jour leur capacité d’accueil, d’invention et de régénération. Ils constituent une chance rare, à saisir, pour renouer avec la nature en ville et bâtir une écologie à visage humain.

Pour aller plus loin, on pourra consulter le dossier « Terrils, friches et biodiversité : l’héritage vivant du bassin minier » proposé par le Parc naturel régional de la Scarpe-Escaut, ou rejoindre l’un des nombreux chantiers participatifs coordonnés par les associations locales (ex. CPIE Chaîne des Terrils, Conservatoire d’Espaces Naturels). Ces initiatives sont le signe d’une énergie collective qui ne demande qu’à fleurir… sur les terrils !

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